Requiem pour un petit terminal - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 28/06/2012
  • Commentaires (1)

Par Descartes, sur son blog

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Le 30 juin, Orange (on ne dit plus "France Télécom", vous savez, "France", ça fait ringard...) débranchera le réseau Transpac, l'épine dorsale du Minitel. Les petits terminaux domestiques (il en reste 700.000 en circulation, dont 80.000 restent actifs pour quelque 2.000.000 de connexions par an), qui ont ouvert les portes de la télématique (1) à tous les foyers français seront alors bons pour la casse ou le musée. Personnellement, je garderai le mien, que je n'utilise plus guère mais qui trône toujours à côté du poste téléphonique - encore une antiquité - dans l'entrée de mon appartement, témoignage d'une France que je n'oserais pas de qualifier de plus heureuse, mais certainement de plus créative.

Revenons donc en arrière. En 1974, pour être précis. La France est alors très en retard en matière de téléphonie. Les communications longue distance se font toujours par opérateur. Les lignes sont insuffisantes, le temps d'ouverture de ligne de plusieurs semaines. Valéry Giscard d'Estaing se voit lui même en modernisateur, et donne l'impulsion politique pour un "plan télécom" qui en quelques années dépensera l'équivalent de 80 milliards d'euros. C'est la Direction générale des Télécommunications qui est à la manoeuvre. En six ans, les abonnés au téléphone passent de 6 à 20 millions, la France se dote d'un réseau téléphonique moderne couvrant l'ensemble du territoire et offrant un service de qualité à un prix raisonnable. En 1976, la DGT se lance dans les réseaux de données, avec la fondation de Transpac. Après la publication en 1978 du rapport Nora-Minc prônant "d'informatiser la société française", les dirigeants de la DGT (2) se mettent à la recherche d'idées. Ils trouveront ce qu'ils cherchent au service commun de recherche de la DGT et de l'ORTF (3). Ce sera le Minitel.

 

Dès le départ, on retrouve dans Minitel tous les éléments de la France jacobine. Le projet est centralisé et c'est l'Etat qui choisit les standards et partage les marchés entre les industriels - tous français. Les coûts d'infrastructure sont mutualisés: le terminal est mis à disposition de tous quasi-gratuitement, les services sont accessibles sans abonnement. Lorsqu'il s'agit de services publics (annuaire, horaires SNCF, renseignements administratifs) ils sont gratuits. Les autres services sont payants, le payement se faisant à travers de la facture téléphonique et l'Etat prélevant sa part (30% du coût). Le standard choisi est ouvert et permet donc aux industriels de développer des services et des équipements autour du nouveau système.

 

Minitel sera un succès. Un succès méconnu, grâce à cette vieille maladie française qui veut qu'on râle sur tout et qu'on voie dans chacune de nos réalisations le verre à moitié vide. Malgré les invectives des oracles habituels, qui se plairont à expliquer que Minitel est trop cher, trop rustique, trop "franco-français", trop inexportable, Minitel sera adopté par les français. L'annuaire électronique, RAVEL, le "minitel rose" deviendront des expressions du langage courant pendant vingt ans.

 

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que l'enterrement discret du Minitel est l'occasion de rappeller quelques réalités de notre histoire qu'il est utile d'avoir en tête. La première, c'est combien il est idiot de penser qu'on peut lutter contre une crise économique en sabrant les investissements. Il faut rappeler que le début des années 1970 est marqué par une suite de crises: ralentissement de la croissance, crise financière qui aboutit à l'abandon en 1971 de l'étalon-or établi par les accords de Bretton-Woods, puis crise économique avec les deux chocs pétroliers. Quelle est la réponse du gouvernement français ? Une politique de rigueur budgétaire... accompagnée d'un énorme programme d'investissements: le programme nucléaire à lui seul se chiffre autour des 100 milliards d'euros, le "plan télécom" se monte à 80 milliards d'euros, la construction du premier tronçon TGV Paris-Lyon (4) coûtera autour de 30 milliards d'euro. Et on pourrait rajouter la construction du réseau autoutier, le programme Ariane... tous ces investissements sont décidés à un moment de crise. Tous ces projets sont non seulement des succès commerciaux qui ont rapporté de l'argent à l'Etat, mais en plus ils contribueront en plus fortement à la compétitivité de notre appareil économique en donnant à la France des infrastructures qui encore aujourd'hui représentent notre principal attrait pour les entreprises.

 

La deuxième réalité, est que seul l'Etat a été, dans notre pays, en mesure de lancer ces programmes et de les soutenir dans le long terme. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas du capital privé. Mais les investisseurs privés sont trop frileux pour investir des sommes énormes sur des longues périodes sans une rentabilité assurée. Et ils exigent des primes de risque qui rendent souvent le financement impossible. L'Etat, parmi tous les acteurs économiques, est le seul en mesure de réduire radicalement le risque puisqu'il contrôle la réglementation. L'appui d'un Etat fort et fiable permet donc de réduire les primes de risque et de rendre ces projets finançables.

 

Encore faut-il que l'Etat soit fort et fiable, et c'est là la troisième réalité: La politique de paupérisation de l'Etat poursuivie depuis trente ans a privé l'Etat d'une grande partie de ses moyens. Le "saupoudrage" des économies (5), les compressions et réorganisations constantes, le gonflement des services de communication (pour faire savoir ce qu'on fait) et des services de contrôle (pour savoir ce qu'on fait) par rapport aux services qui agissent a réduit la capacité d'intervention de l'Etat à néant. Nous avons aujourd'hui le rêve des libéraux: un Etat-gendarme, réduit à ses fonctions de contrôle. Imaginer qu'aujourd'hui une direction de l'Etat pourrait conduire un programme comme celui du "plan télécom" et du Minitel, c'est se bercer de douces illusions. Pour cela, il faudrait à l'Etat reconquérir des moyens qu'il n'a plus.

 

Et cela m'amène à la quatrième et dernière constatation: les investissements des années 1960 et 1970 ont été possibles parce que la société était disposée à sacrifier sa consommation pour financer l'investissement. Les "jeunes imbéciles" qui dénonçaient la "société de consommation" n'avaient encore rien vu... et au nom de leurs "idéaux", on s'est lancé dans une frénésie de consommation et de dépense sociale qui a dévoré la capacité d'investissement (6). 

 

Voilà quelques sujets de réflexion à l'heure où un gouvernement "de gauche" crée un ministère du "redressement productif" privé des leviers essentiels d'action (l'énergie, la recherche, les infrastructures) et conçu comme une sorte d'infirmerie pour entreprises en difficulté. A l'heure aussi où l'on se vante d'avoir obtenu au niveau européen un "plan de relance" de 120 milliards d'euros, une goutte d'eau dans la mer, dont on perçoit bien qu'il s'agit d'un alibi pour faire passer une politique de longues années d'austérité qui toucheront essentiellement les investissements.

 

Si j'ai a choisir entre la France sociale-compassionnelle qui se passionne pour l'augmentation du SMIC et le budget de la culture mais qui se fout de l'état de délabrement progressif de nos infrastructures (7), et la France du Minitel, d'Ariane, du programme nucléaire et du TGV, et bien, je choisis la seconde. Et oui, je sais, je suis indécrottablement ringard...

 

 

Descartes

 

 

(1) Le terme "télématique", qui associait "télécommunications" et "informatique" est tombé depuis longtemps en désuétude, tant l'utilisation de termes français pour désigner les choses est devenue "pas cool". Si je le ressuscite, c'est parce qu'il fleure bon cette époque où la France n'avait pas de pétrole mais avait des idées, et savait les mettre en oeuvre.

 

(2) Dont Gérard Théry, directeur général des télécommunications entre 1974 t 1981, dont le rôle dans la construction du réséau français de télécommunications est déterminant. Il donnera son impulsion à la modernisation du réseau, à la fondation de Transpac, mais aussi au premier satellite français de télécommunications Télécom 1. Il n'aura pas la reconnaissance qu'il mérite, dans ce pays ou les grands serviteurs de l'Etat restent anonymes. Il sera viré comme un malpropre en 1981, et poursuivra une carrière dans le privé.

 

(3) Ca fait rêver... imaginez-vous aujourd'hui un "centre commun de recherche" entre France-Télévisions et Orange ?

 

(4) Les recherches sur un programme TGV avaient commencé en 1966. C'est le gouvernement Messmer qui décide la construction de la première ligne commerciale.

 

(5) Je trouve l'image qui m'a été proposée par un ami - qui est haut fonctionnaire dans un ministère - pour décrire ce "saupoudrage" est très parlante: "Imaginez que vous êtes gestionnaire d'une flotte de dix camions, et qu'on vous demande de faire 10% d'économies d'entretien. La solution rationnelle serait de vendre l'un des camions et de continuer à entretenir les dix autres. Au lieu de quoi, on préfère déclarer que puisque l'entretien des pneus représente 10% de la facture totale, on ne changera désormais plus les pneus. Ainsi, on évite de virer un chauffeur, mais au bout d'un an aucun camion n'est plus en mesure de rouler".

 

(6) Je sais que ce point va faire débat. Mais le fait que la dépense sociale - et notamment la dépense maladie - augmente beaucoup plus vite que le PIB pose un problème. Les budgets sociaux aident les pauvres à vivre. Mais ils aident aussi à vivre un certain nombre de catégories qui ne sont pas si "pauvres" que ça: médecins, pharmaciens, térapeutes, assistantes sociales... En d'autres termes, je suis loin d'être persuadé de l'efficacité de nos dépenses sociales. Personnellement, je prefère infiniment payer des gens à construire un TGV plutôt que de leur payer le RSA et en plus une assistante sociale pour assurer leur suivi.

 

(7) Car il ne faut pas se faire d'illusions: nos grands programmes d'équipement datent maintenant de trente ans, et peu de chose a été faite depuis. Nous vivons largement sur des lauriers cultivés par les générations précédentes, et nos "industries d'excellence" sont largement liés aux grands investissements passés. Et si nous ne faisons pas quelque chose rapidement, nous resterons à la traîne...

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Commentaires (1)

1. alain21 30/06/2012

Et puis pour faire marcher tout cela , il y avait des ingénieurs X , X-Mines , X-SupTelecom, Supelec , Centrale

Pas encore des HEC ou des Ena ....

Encore que maintenant les X partent dans la finance où ils font de la modélisation financières quand ils ne tournent pas traders .

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