Soixante millions d'orphelins - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 01/05/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Petit jeu : certaines de ces affiches sont historiques, pas d'autres. Lesquelles?

Petain 1

 

 

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Depuis mai 2007, la France avait un père. Pour certains, un père protecteur. Pour d'autres, un père fouettard. Mais au delà des désaccords, les français de droite et de gauche coïncidaient à l'heure d'investir le personnage en question de la toute puissance associée depuis Freud à la figure paternelle. Omniprésent, il était derrière toute décision, toute action, tout scandale. Omniscient, rien ne pouvait rien ignorer de ce qui se faisait ou ne se faisait pas. Il était donc à la fois cause et responsable de tout.

Les français ont toujours investi la fonction présidentielle de la toute-puissance symbolique. Selon leur personnalité, les occupants de l'Elysée ont plus ou moins assumé ce rôle paternel. De Gaulle fut un père protecteur, Chirac un père bienveillant, Mitterrand un père manipulateur et pervers. Mais aucun n'a occupé le rôle singulier qui est celui de Sarkozy. Peut-êre parce que, quelque fussent leurs différences, les figures qui l'on precédé ont assumé le premier des rôles d'un père, celui de rassurer. Sarkozy, par son agitation permanente, ses changements brusques d'humeur et de politique, déroute. Et s'il y a une chose qu'on ne supporte pas chez un père, c'est qu'il soit imprévisible.

 

Cette singularité peut-elle expliquer que Sarkozy soit devenu le réceptacle d'une haine irrationnelle, primaire, sans aucun rapport avec ses actes réels ? C'est une question qui mérite d'être abordé. Et de ce point de vue "l'affaire des affiches" mérite qu'on s'y attarde.

 

Chapitre I: Le drame se noue. Le président-candidat invite ses partisans à un meeting électoral le 1er mai dont le prétexte serait de fêter le "vrai travail". Immédiatement, la "gauche radicale" s'enflamme: elle dénonce la "récupération politique" de ce qui à l'origine était une journée de lutte des travailleurs par la droite, qu'elle compare aux tentatives de récupération que le régime de Vichy tenta entre 1940 et 1942. En cela, on fait deux erreurs. La première est que contrairement à ce que croit la "gauche radicale", la droite gaulliste n'a jamais été tout à fait absente de la tradition du 1er mai. Ainsi, par exemple, le 1er mai 1950 De Gaulle organise un rassemblement à Bagatelle sur le thème du travail. Et son discours peut difficilement être taxé de "pétainiste" (1). La deuxième erreur est que l'expression "vrai travail" ne figure nulle part dans le discours pétainiste. Pétain n'a jamais cherché à établir une catégorie de "vrais travailleurs" qu'il aurait opposé au "faux travail". Au contraire: le discours pétainiste est d'abord un discours d'unité contre les "divisions qui nous ont fait tant de mal".

 

Chapitre II: Le scandale. Deux affiches attribuées au régime de Vichy et dans lesquelles l'expression "la fête du vrai travail" figure en tête commencent à circuler sur les réseaux sociaux. Elles sont en fait des faux. Des véritables affiches de cette époque ont été trafiquées pour remplacer "la fête du travail" par "la fête du vrai travail" :


 (cf. affiches en haut de l'article, les affiches authentiques ne comportant ni "vrai travail" ni "vrais travailleurs")

L'occasion est évidement belle, et on n'hésite pas à s'en servir. Les affiches trafiquées sont publiées sur le site de l'Humanité (elles seront retirées, sans explication ni excuses, lorsqu'on découvrira qu'elles sont fausses). Jean-Luc Mélenchon, dans un entretien avec un journaliste, y fait référence. Personne ne semble s'interroger sur le non-sens historique que de telles affiches représenteraient si elles étaient authentiques (2). Il est vrai que la culture historique de la "gauche radicale" est à éclipses, et surtout qu'elle est fondée plus sur la glorification - ou la diabolisation, c'est selon - de certains personnages et situations que sur une analyse nuancée des faits. Le régime de Vichy était l'incarnation du mal - tout comme Sarkozy - on est prêt à croire n'importe quoi, pourvu que cela corresponde à ses préjugés. La référence permanente "Sarkozy=Pétain" cache en fait une profonde ignorance de ce que Pétain était et représentait.

 

Chapitre III: Le silence. On aurait pu imaginer que ceux qui fort imprudemment se sont faits l'écho de ce qu'il faut bien appeler une manipulation auraient eu à coeur de présenter leurs excuses. Que nenni. On se retrouve ramené, comme toujours, au même raisonnement que dans l'affaire de Bruay-en-Artois: le notaire était coupable non pas parce qu'il était l'assassin, mais parce qu'il était notaire. L'important n'est pas la vérité des faits, mais une méta-vérité construite en fonction des objectifs révolutionnaires. Ici, une manipulation qui aurait du être rejetée avec la dernière vigueur devient acceptable (ou du moins vous dispense de présenter des excuses) dès lors que la cible - Sarkozy - est un ennemi de la classe ouvrière.

 

Churchill disait que la première victime de toutes les guerres est la vérité. Qu'on puisse accepter de véhiculer un mensonge "pour la bonne cause" montre à quel point la vision de guerre civile reste pregnante dans notre vie politique. On savait que la falsification et la rumeur étaient le fond de commerce de certaines officines (3). Qu'un journal comme l'Humanité et que le candidat présidentiel du Front de Gauche s'en fassent l'écho, et qu'ils n'estiment pas nécessaire de présenter des excuses ensuite doit nous interroger. Non seulement sur ce qu'ils sont prêts à faire, mais surtout sur ce qu'ils sont prêts eux-mêmes à croire. Qu'un Mélenchon, dont la culture historique n'est plus à démontrer, donne crédit à une falsification aussi évidente sans même mettre en route son détecteur de bobards montre encore une fois à quel point l'envie de croire reste le plus puissant artefact qu'on ait inventé à  l'heure d'abolir le sens critique.

 

Dans quelque jours Sarkozy aura quité le pouvoir. Nous n'aurons plus un père omniscient et tout-puissant sur lequel décharger nos haines et nos frustrations. Il faudra alors réaliser que si la pluie tombe, ce n'est pas la faute à Sarkozy. Il nous faudra faire le deuil et nous chercher un autre diable de confort. Nous seront alors soixante millions d'orphelins.

 

 

Descartes

 

 

 

(1) Le discours est disponible ici, et je résiste pas à la tentation de citer un paragraphe, parce qu'il montre combien à l'époque on pouvait énoncer une idée juste dans un style magnifique: "Un jour, la machine a paru. Le capital l'a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dès lors, beaucoup d'hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. Liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leur salaire : ils se sentent moralement réduits et matériellement menacés. Et voilà la lutte des classes ! Elle est partout, aux ateliers, aux champs, aux bureaux, dans la rue, au fond des yeux et des âmes. Elle empoisonne les rapports humains, affole les États, brise l'unité des nations, fomente les guerres".

 

(2) Comme le remarque Alain-Gerard Slama, dans "le siècle de monsieur pétain", le régime de la "Révolution Nationale" reposait sur un mirage d'unité. Le pétainisme est d'abord un unanimisme, une communion qui n'exclut personne - en dehors des catégories situées hors de la communauté: politiciens, franc-maçons, juifs - autour de la figure du Maréchal. Dans ces conditions il aurait été irrationnel de diviser le corps social en opposant le "vrai" et "faux" travail. Un minimum de culture historique aurait du amener les commentateurs à conclure qu'il ne pouvait s'agir que de faux documents. 

 

(3) Il n'est pas étonnant que bien de ces affaires finissent toujours par tourner autour du site Médiapart dirigé par Edwy Plenel - gauchiste un jour, gauchiste toujours - spécialiste dans ce genre de manoeuvre. Qu'il soit du devoir du journaliste de publier certains documents avant que leur authenticité ait pu être vérifiée, c'est discutable. Mais que cette publication tombe comme par hasard entre les deux tours d'une élection présidentielle est une coïncidence qui mérite d'être signalée. Ce genre d'affaire me donnerait d'ailleurs très envie de voter pour Nicolas Sarkozy: un homme tellement détesté par Plenel ne peut pas être tout à fait mauvais.

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