Souvenirs de guerre - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 25/10/2012
  • Commentaires (0)

Par Descartes, sur son blog

http://descartes.over-blog.fr/

Il faudrait un jour que nous consacrions un article à la guerre d'Algérie, qui est un vrai trou noir de la cinquième république, surtout pour ce qui est de la signification de son issue. Mais nous n'avons pas encore assez de temps pour faire un article sérieux.

Un ami qui connaît ma passion pour l'Histoire m'a fait cadeau d'un livre magnifique que je voudrais recommander à mes lecteurs. Il a pour titre "Soldats en Algérie 1954-1962" et pour sous titre "Expériences contrastées des hommes du contingent". L'auteur, Jean-Charles Jauffret  est professeur à l'IEP d'Aix en Provence, mais surtout, c'est un historien. Non pas un de ces journalistes-historiens qui construisent des théories à partir de trois témoignages et deux "impressions", mais un historien à l'ancienne, de ceux qui donnent en note après chaque citation la cote d'archives ou l'on peut trouver le document correspondant.

Pourquoi est-ce un livre intéressant ? Parce qu'il parle d'une expérience initiatique qu'ont vécu un grand nombre de jeunes français dans les années 1954-62. L'auteur calcule que quelque 1.200.000 jeunes ont fait leur service militaire en Algérie et participé à cette guerre qui ne disait pas son nom. Ces jeunes sont restés sous les drapeaux en moyenne un peu moins de deux ans. On a du mal à croire qu'une telle expérience vécue à 20 ans n'ait pas constitué une expérience vitale dans leur formation, qu'elle n'ait pas changé ceux qui l'ont vécue.

 

Qu'on me permette ici un souvenir personnel. Je me souviens encore, étant jeune, avoir été chez les parents d'un très bon ami qui étudiait comme moi à Paris mais qui venait de la province. Après un bon repas, on était resté à table pour bavarder et à un moment donné la conversation est venue sur l'Algérie et les algériens. A ce moment, et sans la moindre malice, j'avais dit au père de mon ami "vous avez pu visiter Alger" ? Et il me répondit, d'une voix triste, "oui, c'est là que j'ai fait mon service militaire". Et puis plus rien. On a changé de sujet.

 

Bien des années plus tard, je suis toujours surpris par cette difficulté de parler. Alors que cette expérience a touché huit classes de jeunes français, on ne trouve pas beaucoup de traces dans les mémoires et les récits personnels des gens de cette génération-là. Parmi les hommes politiques, par exemple, les seuls qui aient à ma connaissance parlé de cette expérience formative ont été Jean-Pierre Chèvenement (qui y fit son service militaire en 1961) et Jacques Chirac (qui fit de même en 1956-57 et qui a qualifié ce passage comme "la période la plus passionnante de sa vie"). Le contraste est saisissant avec la guerre du Vietnam: si le cinéma américain contemporain a popularisé de nombreux personnages et situations en rapport avec l'expérience des conscrits envoyés au Vietnam, si beaucoup d'hommes politiques ou de célébrités diverses évoquent - souvent avec fierté - cette expérience, si la littérature à exploité le filon jusqu'à la corde, rien de tel chez nous. La guerre d'Algérie reste pour ceux qui y ont participé - sauf dans certaines franges de l'extrême droite - un sujet de discrétion.

 

Peut-être parce que, contrairement à la guerre du Vietnam qui fut avant tout une guerre étrangère, la guerre d'Algérie fut aussi une guerre civile. On oublie combien le combat à l'intérieur de chaque camp fut violent: les massacres des messalistes par le FLN, puis les meurtres liés aux luttes de fractions à l'intérieur du FLN en Algérie mais aussi en métropole sont une histoire largement méconnue de nos compatriotes. Quant à l'histoire de l'OAS elle est, elle aussi, largement ignorée. La guerre d'Algérie fut aussi une guerre civile plus "politique", l'affrontement de deux récits, celui de la gauche anticolonialiste et celui de l'Algérie Française. Cinquante ans plus tard, les passions restent vives et le temps des historiens n'est pas encore venu.

 

Restent les soldats. Des gens a qui on a reproché beaucoup de choses, mais dont le seul peché en dernière instance est d'avoir fait leur devoir de citoyen, en suivant les ordres d'un gouvernement légitime. Et si je soulève cette question, c'est parce que j'ai lu l'article publié dans Le Monde daté du 23 octobre qui décrit le calvaire des soldats qui reviennent d'Afghanistan avec des graves traumatismes psychologiques. L'article en question dénonce, dans le style inimitable du "journal de référence", la froideur de l'institution militaire à l'heure d'accompagner ces hommes. Personnellement, je pense que ce reproche montre une mauvaise approche du problème. Un peu comme si c'était aux militaires de gèrer le problème, comme si les institutions civiles n'avaient rien à voir dans l'affaire.

 

Ce n'est pas une bonne façon de prendre le problème. Les soldats qui sont allés servir en Afghanistan n'ont pas été servir l'armée, ou "l'institution militaire". Ils sont allés servir leur pays. Ces soldats ne sont pas des mercenaires, ce sont des serviteurs publics qui sont allés là où le pouvoir civil les a envoyés, au péril de leur vie. Que cette guerre soit juste ou injuste, que les intérêts de la France demandent ou non une présence là bas, ce n'est pas la question. Ce n'est pas aux soldats de juger leurs ordres, de la même manière qu'un fonctionnaire qui doit appliquer les lois qu'il soit d'accord ou pas avec elles.

 

L'armée, ce n'est pas une caste, ce n'est pas une contre-société. Si l'institution militaire se désintéresse de ces soldats, c'est parce que les institutions civiles s'en désintéressent d'abord. Les monuments aux morts qu'on a bâti dans chaque village après la guerre de 1914-18, les parades d'anciens combattants avec leurs drapeaux, les cérémonies civiles dans chaque village ou l'on faisait venir les enfants de l'Ecole publique n'étaient pas seulement du folklore. Elles ont beaucoup fait pour réinsérer ceux qui revenaient de l'horreur des tranchées dans une société qui n'avait pas idée de ce qu'ils avaient vécu. Et nous savons par les études américaines que si la réinsertion des anciens combattants du Vietnam s'est mal passée c'est parce qu'ils ont été rejetés par une société qui n'avait pas envie de les écouter et avait préféré passer à autre chose.

 

C'est pourquoi il faut que notre société accueille les soldats qui sont passés par l'Afghanistan. Qu'elle les écoute. Qu'elle les célèbre. Et qu'elle les rassure en prenant sur elle la responsabilité de ce qui a été fait là bas, au lieu de la laisser tomber sur les épaules de ses serviteurs. Il faut aux anciens combattants d'Afghanistan des associations pour les regrouper et des lieux pour se retrouver. Il faut que les employeurs - et d'abord les employeurs publics - tiennent compte du sacrifice consenti par celui qui cherche à réintégrer la vie civile.  Réduire la question à un débat sur les pensions d'invalidité, c'est transformer ces soldats en mercenaires. C'est indigne d'eux et de nous.

Algérie guerre colonialisme France Gaulle soldat appelé conscrit Afghanistan jeune historien

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×