Tout ce qui ne nuit pas à autrui - par Joe Liqueur

  • Par arsin
  • Le 11/06/2012
  • Commentaires (0)

Par Joe Liqueur, sur son blog

http://communisme-liberal.blogspot.fr

Non, je ne dis pas que la drogue c'est pas dangereux. Et si vous avez peur
pour vos zenfants, passez leur Trainspotting, ça devrait les calmer.

J’ai un message pour les 70% de Français qui seraient opposés à la dépénalisation du cannabis – et des drogues en général :

JE VOUS EMMERDE.

Je dénie à quiconque le droit d’interdire à une personne majeure de fumer ou d’ingérer telle ou telle substance. Et pour cela, je m’appuie sur l’un des principes les plus fondamentaux constituant le socle de notre démocratie : le principe de liberté individuelle. Et je souligne que ce principe constitutionnel est non négociable et ne saurait être l’objet d’un quelconque référendum.


Je cite à nouveau Jacques Sapir, dans son ouvrage intitulé Faut-il sortir de l’euro ? (je rappelle que la réponse est oui…) :

« Les clauses de droit visent quant à elles à exclure du choix majoritaire certaines décisions dans le dessein de protéger les droits individuels. »
(Même si, encore une fois, je parlerai plus largement des libertés publiques et individuelles, puisque ces deux types de libertés sont concernées ici.)

Alors une fois de plus, je rappelle l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :
« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »
Et la version 1793, qui est du reste assez proche :
« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »
Je rappelle enfin que la Déclaration de 1789 est citée dans le préambule de la Constitution de la Vè République – au fait, c’est notre constitution. Je soutiens que les lois prohibitionnistes sont de toute évidence anticonstitutionnelles.

Comment diable pourrait-on admettre que ses propres concitoyens, ou que qui que ce soit d’ailleurs, prétende vous punir pour avoir fumé du cannabis, ou de l’opium, ou snifé de la cocaïne, ou ingéré je ne sais quelle autre substance ? Demain, on vous punira pour avoir fumé du tabac, ou bu de l’alcool, ou pour n’avoir pas mangé vos cinq-fruits-et-légumes-par-jour® ; demain, les auteurs de tentatives de suicide seront directement interpellés et traduits devant les tribunaux.

Non, ce n’est pas un sujet anodin. La prohibition des « stupéfiants » est une brèche béante ouverte dans les principes fondamentaux de la démocratie. Du reste, notez-le bien, après que les lobbys de l’industrie pharmaceutique privée ont ainsi porté gravement atteinte aux libertés individuelles, aujourd’hui ce sont en outre les lobbys de la finance privée qui s’attaquent cette fois aux libertés publiques. On fait des référendums, et on re-vote jusqu’à ce qu’on ait trouvé la bonne réponse… quand on a le droit de re-voter. Allons bon.

Jeff Lebowski, alias "le Duc", un usager de drogues connu pour sa fainéantise
proprement abyssale. Un film culte des frères Joel et Ethan Coen.

A tous mes (chers) concitoyens qui prétendent empêcher autrui de fumer du cannabis ou de consommer telle ou telle autre drogue, je suggère de réfléchir sérieusement à ce que représente cette prohibition. Le principe en est totalement délirant, on touche à une forme de surréalisme absolument terrifiant. C’est pire que kafkaïen, nous sommes en plein 1984, en plein The Island. Imaginez que l’on a tout de même déclaré des plantes hors la loi ! Des plantes qui étaient consommées depuis la nuit des temps. Soit une mesure parfaitement hallucinante qui, comme par hasard, n’avait jamais été envisagée avant que l’industrie pharmaceutique privée ne prît son envol.

Le « totalitarisme », oui, c’est cela

Soyons clairs : je n’aime pas ce vocable qui sert habituellement à amalgamer le communisme, le stalinisme et le nazisme, mais pour le coup c’est bien de totalitarisme qu’il faut parler. Quand on commence à déclarer des plantes hors la loi, et à traduire les citoyens devant les tribunaux pour le simple fait d’avoir consommé ces plantes, et tout cela pour augmenter les parts de marché de grands industriels privés, alors on a mis un pied dans le totalitarisme. Ce n’est pas seulement aberrant, c’est effrayant, horrifiant, terrifiant. Demain, si tel ou tel lobby agricole s’avise que la production naturelle et spontanée de mûres aboutit à réduire les parts de marché des agents privés, alors il faudra déclarer la ronce hors-la-loi. Et pourquoi pas ? Vous allez me dire que la mûre n’est pas un stupéfiant… c’est que vous n’avez jamais fait une overdose, bande de coquinous ! Enfin, il suffira de dire que les épines sont dangereuses pour les chtites nenfants qui se promènent dans la campagne. Vous avez remarqué d’ailleurs, les prohibitionnistes sont toujours soucieux de protéger-nos-zenfants®. Nos zenfants qui dès l’âge de 8 ans regardent des films pornos immondes tout en se gavant de confiseries infâmes, entre deux séances de jeux vidéo ultra-violents, mais ça, c’est pas grave.
Eh dites, il y a aussi des adultes, des personnes majeures, des citoyens loyaux, qui consomment des « stupéfiants ». Ceux-là il faudrait les protéger eux-aussi ? Contre eux-mêmes ?

NE-NOUS-PRO-TE-GEZ-PAS ! Occupez-vous de ce qui vous regarde, bande de tarés !

Pour bien prendre la mesure du délire totalitaire dans lequel nous sommes plongés en ce qui concerne les « stupéfiants », il n’est que de lire les textes de loi en vigueur aujourd’hui. Non seulement on ne peut ni consommer, ni faire commerce, ni produire, mais, chose tout aussi effarante, on ne peut pas s’exprimer librement sur le sujet. Imaginez qu’il est interdit de « présenter sous un jour favorable » tout produit classé « stupéfiant ». Heureusement que l’alcool n’entre pas dans cette classification, sinon je vous dis pas l’autodafé qui se prépare. « Rabelais ? Verboten ! La Bible ? Verboten ! » Et j’en passe…

Voici donc ce que dit la loi (âmes sensibles s’abstenir).

Concernant l’usage de produit « stupéfiants », c’est l’article L3421-1 du Code de la santé publique :
« L'usage illicite de l'une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d'un an d'emprisonnement et de 3 750 euros d'amende.

Les personnes coupables de ce délit encourent également, à titre de peine complémentaire, l'obligation d'accomplir un stage de sensibilisation aux dangers de l'usage de produits stupéfiants, selon les modalités fixées à l'article 131-35-1 du code pénal. »
Concernant la « provocation » à l’usage de stupéfiants, c’est l’article L3121-4, toujours dans le Code de la santé publique :
« La provocation au délit prévu par l'article L. 3421-1 ou à l'une des infractions prévues par les articles 222-34 à 222-39 du code pénal [« trafic de stupéfiants », voir infra], alors même que cette provocation n'a pas été suivie d'effet, ou le fait de présenter ces infractions sous un jour favorable est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. »
Mais ça ne suffisait pas encore, alors on a ajouté ceci, des fois que :
« Est punie des mêmes peines la provocation, même non suivie d'effet, à l'usage de substances présentées comme ayant les effets de substances ou plantes classées comme stupéfiants. »
Concernant le « trafic de stupéfiants », ce sont donc les articles 222-34 à 222-43 du Code pénal - articles qui, faut-il préciser, entrent dans le chapitre II « Des atteintes à l’intégrité physique de la personne » et à ce titre voisinent avec les tortures, actes de barbarie et agressions sexuelles diverses :
« Le fait de diriger ou d'organiser un groupement ayant pour objet la production, la fabrication, l'importation, l'exportation, le transport, la détention, l'offre, la cession, l'acquisition ou l'emploi illicites de stupéfiants est puni de la réclusion criminelle à perpétuité et de 7 500 000 euros d'amende. » (article 222-34)
Et puis, pour faire bonne mesure, on a ajouté ceci, des fois que :
« Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables à l'infraction prévue par le présent article. »
Idéogramme chinois
Má - le chanvre.
Et donc, en vertu des lois régissant notre République démocratique et libérale, si vous montez une petite ferme produisant du cannabis, vous pouvez en théorie être condamné aussi sévèrement que si vous aviez torturé, violé, dépecé vos congénères, ou fait exploser une bombe à fragmentation dans une crèche, ou projeté un Airbus A380 contre la tour Montparnasse. Poursuivons cette effarante lecture. Si vous faites simplement pousser un ou deux plants dans votre jardin, ce ne sera pas la perpétuité, seulement vingt ans, ou trente si vous faites ça avec des potes :
« La production ou la fabrication illicites de stupéfiants sont punies de vingt ans de réclusion criminelle et de 7 500 000 euros d'amende.

Ces faits sont punis de trente ans de réclusion criminelle et de 7 500 000 euros d'amende lorsqu'ils sont commis en bande organisée.

Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables aux infractions prévues par le présent article. »
(article 222-35)
Si vous faites simplement de l’import/export, c’est seulement dix ans, ou trente si les faits sont commis « en bande organisée » (article 222-36).

Si vous faites simplement du commerce, c’est dix ans :
« Le transport, la détention, l'offre, la cession, l'acquisition ou l'emploi illicites de stupéfiants sont punis de dix ans d'emprisonnement et de 7 500 000 euros d'amende.

Est puni des mêmes peines le fait de faciliter, par quelque moyen que ce soit, l'usage illicite de stupéfiants, de se faire délivrer des stupéfiants au moyen d'ordonnances fictives ou de complaisance, ou de délivrer des stupéfiants sur la présentation de telles ordonnances en connaissant leur caractère fictif ou complaisant.

Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables aux infractions prévues par le présent article. »
(article 222-37)
Si vous êtes juste un petit détaillant, ce sera seulement 5 ans :
« La cession ou l'offre illicites de stupéfiants à une personne en vue de sa consommation personnelle sont punies de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende.

La peine d'emprisonnement est portée à dix ans lorsque les stupéfiants sont offerts ou cédés, dans les conditions définies à l'alinéa précédent, à des mineurs ou dans des établissements d'enseignement ou d'éducation ou dans les locaux de l'administration, ainsi que, lors des entrées ou sorties des élèves ou du public ou dans un temps très voisin de celles-ci, aux abords de ces établissements ou locaux.

Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de sûreté sont applicables à l'infraction prévue par l'alinéa précédent. » (article 222-39)
Et enfin, histoire de bien bétonner le truc, il y a l’article 222-40 :
« La tentative des délits prévus par les articles 222-36 (premier alinéa) à 222-39 est punie des mêmes peines. »
Conclusion : TOUT CELA EST COMPLETEMENT BARGE !!

De la question prioritaire de constitutionnalité

Mais alors que faire ? Il faut ré-gle-men-ter. Je tiens à le souligner : légaliser, cela signifie réglementer. Aujourd’hui, en réalité, la production et le commerce et l’usage ne sont pas réglementés du tout. C’est la jungle. Encore que les fonctionnaires de police fassent, dans l’ensemble, tout leur possible pour mettre un minimum d’ordre là-dedans… quitte à recourir à des méthodes à la limite de la stricte légalité - je ne leur jetterai certainement pas la pierre. En ce qui me concerne, j’ai fait des propositions détaillées ici. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois (ni la dernière) que j’aborde le sujet… Voir ici, ici, ici et encore ici. Entre les sociopathes qui veulent nous dire ce qu’on doit faire de notre corps, les guignols qui nous expliquent à longueur de journée que l’herbe-c’est-moins-dangereux-que-l’alcool gna-gna-gna (ce qui est très discutable et n’a de toute façon rien à voir avec la choucroute), ou encore les doctes sociologues-politiciens-éditorialistes qui ratiocinent sur le thème de la-politique-actuelle-ne-marche-pas-vous-voyez-bien-les-gens-fument-de-plus-en-plus gna-gna-gna (ce n’est pas du tout la question !), eh bien on n’est pas sorti de l’auberge.

Alors je me répète : la prohibition de la drogue en général est une grave atteinte au principe de liberté individuelle, c’est un premier pas vers le totalitarisme, ces lois constituent un scandale sans nom et elles sont de toute évidence anticonstitutionnelles au dernier degré.

Tout responsable politique sérieux, se saisissant de cette question, aurait le devoir de porter l’affaire devant le Conseil constitutionnel, par tous les moyens possibles. Je rappelle à toutes fins utiles que depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, tout citoyen peut lui-même saisir le Conseil constitutionnel via le Conseil d’Etat ou la Cour de cassation. Cela ne peut se faire qu’à l’occasion d’un procès, comme le précise cette notice sur le site du Conseil, et l’article 61.1 de la Constitution :
« Lorsque, à l'occasion d'une instance en cours devant une juridiction, il est soutenu qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit, le Conseil constitutionnel peut être saisi de cette question sur renvoi du Conseil d'État ou de la Cour de cassation qui se prononce dans un délai déterminé.

Une loi organique détermine les conditions d'application du présent article. »
C’est la procédure dite de « question prioritaire de constitutionnalité ». Une loi organique du 10 décembre 2009 et un décret du 16 février 2010 fixent les modalités. Pour que les juridictions qui en relèvent transmettent cette question prioritaire de constitutionnalité au Conseil d’Etat ou à la Cour de Cassation, les conditions sont les suivantes :
« 1° La disposition contestée est applicable au litige ou à la procédure, ou constitue le fondement des poursuites ;


2° Elle n'a pas déjà été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel, sauf changement des circonstances ;


3° La question n'est pas dépourvue de caractère sérieux. »
(Chapitre II bis « De la question prioritaire de constitutionnalité » du titre II « Fonctionnement du Conseil constitutionnel » de l’ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, article 23-2)

La condition numéro 1 ne pose pas de problème, pour ce qui est de la deuxième, je ne saurais dire, et pour ce qui est la troisième, j’ose espérer que le folklore ne jouerait pas contre les libertés individuelles…

Le Conseil d’Etat ou la Cour de cassation doivent se prononcer dans un délai de trois mois sur le renvoi de la question devant le Conseil constitutionnel. Là encore, la question doit être « nouvelle » et présenter un « caractère sérieux » (article 23-4 et 23-5). Si la question lui est transmise, le Conseil constitutionnel doit lui aussi statuer dans un délai de trois mois (article 23-10).

La stupéfiante histoire des « stupéfiants »

Encore un extrait de Trainspotting,
film réalisé par Danny Boyle.
Last but not least, et pour mieux illustrer mon propos : savez-vous de quand datent ces mesures prohibitionnistes ? Quand a-t-on eu cette idée monstrueuse de mettre des plantes hors-la-loi et de porter atteinte aux libertés individuelles d’une manière aussi éhontée ? Une rapide recherche sur Google ne donne pas beaucoup d’indications précises concernant la France, mais on trouve déjà quelques éléments dans cet article de Wikipédia qui semble assez bien documenté (en passant j'ai aussi trouvé ça et ça). Et quelques dates essentielles se dégagent tout de même. On évoque souvent le Marihuana Taxt Act américain de 1937, en avançant parfois que les lobbys industriels de la chimie et du textile synthétique auraient alors voulu éliminer le chanvre pour s’assurer des parts de marché plus importantes. Cette explication ne me paraît pas très convaincante. En l’occurrence, il semble que les sinistres bondieuseries des prohibitionnistes protestants (qui venaient de voir l’alcool re-légalisé) aient eu bien plus d’importance. En outre, le Marihuana Taxt Act n’est pas une réglementation prohibitionniste, c’est juste… une taxe, comme son nom l’indique.

-D’après l’article de Wikipédia cité plus haut, le premier texte français réglementant l’usage de drogue est un édit royal du 31 août 1682 (1) concernant les « substances vénéneuses » (2) et qui, je cite l’encyclopédie en ligne, « vise à prévenir les empoisonnements à l’arsenic » ;

-Toujours d’après cet article de Wikipédia, une loi du 19 juillet 1845 (texte partiel en pdf ici) « réglemente la cession de ces substances vénéneuses afin d'en limiter la liberté de vente, toujours dans le but de prévenir les empoisonnements » ; puis un arrêté royal du 28 octobre 1846 classe les « substances vénéneuses » dans un tableau unique incluant « notamment l’arsenic, l’opium et la morphine » ; « ainsi, précise l’auteur de cet autre texte (extrait semble-t-il d’une thèse), l’objet de cette loi qui réglemente la vente, l’achat et l'emploi des substances vénéneuses, n’est pas de réprimer l’usage récréatif, euphorisant ou apaisant, de ces produits, mais leur détournement à des fins criminelles ».

-Au milieu du XIXè siècle, les guerres de l’opium ont joué un grand rôle dans cette histoire. Elles opposaient la dynastie chinoise Qing aux puissances occidentales – essentiellement l’empire britannique, qui voulait importer son opium dans l’Empire du Milieu (3). A l’époque, les dirigeants chinois étaient prohibitionnistes, et les capitalistes britanniques étaient plutôt enclins à présenter-la-drogue-sous-un-jour-favorable… Ceux-ci sortirent vainqueurs de ce conflit, et contraignirent la Chine à signer les trop fameux (et bien nommés) traités inégaux.

-En France, en 1908, un décret portant « réglement d'administration publique pour la vente, l’achat et l’emploi d'opium ou de ses extraits » précise les modalités d’application de la loi de 1845 ; l’universitaire cité plus haut note que dans le même temps, la France entretenait dans ses colonies un monopole de l’opium, du cannabis et du tabac, système qui alors abondait substantiellement le budget de l’Etat ;

-En 1912 est signé à La Haye le premier traité international visant à une réglementation du commerce de la drogue. C’est la Convention internationale de l’opium (texte ici - désolé, pas moyen de retrouver un document lisible sur le site de l'ONU, donc je vais chez les Suisses…), qui reprend les travaux d’une Commission internationale réunie à Shanghai en 1909. Ce texte ne vise que les dérivés du pavot et de la coca, pas encore le cannabis. A noter que si, dans le préambule de ce texte, on parle simplement de « poursuivre la suppression progressive de l’abus [c’est moi qui souligne] de l’opium, de la morphine, de la cocaïne, ainsi que des drogues préparées ou dérivées de ces substances donnant lieu, ou pouvant donner lieu, à des abus analogues » et non pas de mettre en place une prohibition en bonnet difforme, c’est bien ce dernier objectif qui est en fait poursuivi, seul l’usage médicinal devant in fine demeurer autorisé - l’« opium préparé », propre à la consommation, devant ainsi être totalement banni, tandis que la morphine, l’héroïne et la cocaïne devront être réservées « aux seuls usages médicaux et légitimes » (article 9). C’est bien de prohibition qu’il s’agit.

-En France, une loi du 12 juillet 1916 (document pdf ici) vise à réglementer l’usage et la détention, mais sans aller jusqu’à les interdire. Du moins, l’usage à titre individuel et privé n’est pas pénalisé, mais l’« usage en société » est pénalisé… comme la détention « sans motif légitime » ; et cette fois le hashich et la cocaïne sont visés aussi, en plus de l’opium et de ses dérivés ;

-En 1925, une nouvelle Convention internationale relative aux stupéfiants (dite aussi « Convention de l’opium 1925 »), réunie à Genève sous l’égide de la Société des Nations, ajoute le cannabis (« chanvre indien ») à la liste noire (texte en pdf ici - là encore, désolé, pas moyen de retrouver un document lisible sur le site de l'ONU, donc je vais chez les Suisses…) ;

-En France, le 24 décembre 1953, petit cadeau de « Noël » du gouvernement : un décret qui introduit l’astreinte de désintoxication, que l’on connaît aujourd’hui (depuis une circulaire de 1984) sous le nom d’« injonction thérapeutique » ;

-En 1961, une Convention unique sur les stupéfiants (texte en pdf ici ou ici - là encore je ne trouve pas le document sur le site dédié de l'ONU) est réunie à New York, sous l’égide cette fois de l’Organisation des Nations Unies. Le texte de cette convention de l’ONU, qui remplace celui de la convention de la SDN de 1925, est par la suite complété en 1971 (Convention sur les substances psychotropes) puis en 1988 (Convention contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes), mais il reste la base de la réglementation internationale en la matière. La France est signataire de toutes ces conventions, de 1925 à 1988… ;

-Enfin, le 31 décembre 1970 (4), gros cadeau de nos « représentants » pour la nouvelle année : cette fois, la prohibition en bonnet difforme est instaurée (fac-similé en pdf ici). Assortie de peines de prisons formidables, d’amendes kolossales, d’« injonctions thérapeutiques » et autres joyeusetés. Surtout, pour la première fois en France, le simple usage de stupéfiant, même à titre individuel et privé, est pénalisé – alors que, rappelons-le, le texte précédent qui datait de 1916 ne réprimait que l’« usage en société » - voir cette présentation assez claire, où l’on rappelle qu’en toute logique il est difficile de pénaliser la détention (ce que la loi de 1845 faisait déjà…) sans pénaliser aussi l’usage (de même qu’il est difficile de légaliser l’usage sans légaliser aussi la détention… et le commerce… et la production). En ce funeste 31 décembre 1970, le totalitarisme est en marche.

A noter que la loi française de 1845 prévoyait un emprisonnement de six jours à deux mois pour « la vente, l’achat et l’emploi » des « substances vénéneuses » ; que celle de 1916 prévoyait un emprisonnement de trois mois à deux ans ; et celle de 1970, un emprisonnement d’un an pour l’usage, et bien davantage pour le commerce (« trafic »). Cette affolante escalade, en elle-même, donne elle aussi la mesure du scandale, et peut justifier l’emploi du terme « totalitarisme ».

Allons, chers concitoyens… redressons-nous ! Tout cela n’est pas digne de nous, ni de notre pays - la France, pays des hommes libres comme son nom l’indique assez clairement. Rappelez-vous : tout ce qui ne nuit pas à autrui… tout ce qui ne nuit pas à autrui.


PS : Aux confrères blogueurs qui feraient partie des 70% de fous furieux (je pense à un certain Pinsolle Laurent, par exemple), moi aussi je vais vous punir. Pour lundi matin vous me copierez 500 fois l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.




(1) Louis XIV - celui-là même qui révoqua l’édit de Nantes trois ans plus tard.

(2) Peut-être pourrait-on reprendre ce concept de « substances vénéneuses » pour l’introduire dans une nouvelle réglementation de la production et du commerce ; je vais y réfléchir. L’idée serait la suivante : de même que la détention et le commerce d’armes sont très sévèrement réglementés (pas encore assez sévèrement d’ailleurs, de mon point de vue), la détention de substances vénéneuses doit l’être également. On pourrait ainsi distinguer les drogues susceptibles d’entrer dans cette catégorie « substances vénéneuses » (héroïne ou certains champignons vénéneux, par exemple) de celles qui ne sont pas susceptibles d’y entrer parce qu’elles ne peuvent pas être utilisées comme poisons à des fins criminelles de type homicide (cannabis, tabac ou alcool par exemple). C’est un peu l’esprit de la distinction que je fais dans le projet de loi du PCL sur les libertés individuelles. Mais je me dis que ré-introduire cette notion de « substances vénéneuses » pourrait être judicieux. L’idée serait qu’au lieu (ou en plus) de distinguer, comme je le fais dans mon programme, des drogues « de catégorie 1 » dites « drogues naturelles » et des des drogues « de catégorie 2 » dites « drogues de synthèse chimique », on distingue des drogues « vénéneuses » et des drogues « non-vénéneuses » au sens où celles-ci ne sont pas adaptées pour servir des fins criminelles. En outre je souligne que l’on parle bien ici de détention, et non d’usage.

(3) Il semble que sur ce chapitre, Lyndon LaRouche soit resté un peu bloqué au XIXè siècle…

(4) J’ai déjà fait remarquer ici que cette date se situe quelques mois après que Charles de Gaulle eut cessé d’exercer ces fonctions, et quelques semaines après sa mort. J’imagine mal de Gaulle en train de se rouler un gros splif, mais je note quand même que ce dirigeant était remarquablement indépendant des puissances industrielles et financières ; et tout aussi remarquablement attaché à nos grands principes républicains : libertés individuelles… et bien sûr libertés publiques – depuis son départ, avez-vous vu d’autres chefs d’Etat français qui cessent volontairement d’exercer leurs fonctions quelques heures après avoir perdu un référendum ? Une telle chose est-elle venue à l’idée du « gaulliste » Chirac le 29 mai 2005 ? On en revient donc à ce que je disais au début : après que les lobbys industriels se sont attaqués aux libertés individuelles, les lobbys financiers s’attaquent aujourd’hui aux libertés publiques. Et tout cela procède d’un même mouvement : la naissance d’une nouvelle forme de fascisme capitaliste-hygéniste, un truc véritablement terrifiant.

dépénalisation drogues cannabis liberté individuelle nuisance autrui stupéfiant totalitarisme capitaliste hygiéniste trainspotting lebowski

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×