Une affaire de maïeutique - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 09/11/2012
  • Commentaires (2)

Par Pablito Waal, en tribune libre

 

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Bonjour, appelez-moi Sire. Triste Sire.

Cet article continue une polémique que j'ai commencée avec Edgar, au sujet d'un de ses derniers articles, que je n'avais pas copié sur l'ARSIN. Suite à la tragique affaire d'accouchement sur une autoroute dans le Lot, Edgar, comme le POI, considérait que ce drame était la conséquence directe d'une politique de réduction des services publics, et que l'Union Européenne en était directement responsable.

Je lui avais fait, suivant un autre commentateur, signant Tythan, cette réflexion :

Déjà, rappelons-nous que la malheureuse mère a dit elle même qu'elle n'accusait personne, qu'elle et son mari pensaient être partis à temps pour la maternité. Mais aussi parce que l'article reprend certains poncifs trop répandus à gauche:

- pour de meilleurs résultats sanitaires, il faut toujours dépenser plus, avoir plus d'hôpitaux, plus de lits, plus d'établissements sanitaires dont des maternités, etc...

- il n'y a pas à s'inquiéter du niveau actuel des dépenses publiques, sauf si on est un ultralibéral ou un européïste (ce qui revient au même);

- il n'y a pas à choisir entre un risque sanitaire et des économies.

Or non, les pays où on meurt le moins jeune et dans les moins mauvaises conditions ne sont pas forcément ceux où on dépense le plus. Tythan a raison de rappeler que trop d'établissements dispersés signifie une hausse des risques d'accidents médicaux (une étude américaine sur les blocs opératoires a donné les mêmes résultats).

Ensuite, il y a bien un niveau très élevé de dépenses publiques (56% du PIB en France) qu'on ne peut laisser tel quel. Les suédois en ont fait l'expérience au début des années 1990 : il y a des niveaux de dépenses au-delà desquels on n'a plus de croissance ni de progression de l'emploi (donc plus de croissance en valeur absolue des budgets sociaux, proportionnels au PIB). Cela veut dire que même sans l'UE, il faut que les politiques, dans certains cas, envisagent la limitation des dépenses. A titre personnel, ce n'est pas l'austérité qui me choque, mais son imposition à un niveau européen. Après tout, les britanniques font eux aussi de l'austérité, et vu l'ampleur de leurs déficits, ce n'est pas entièrement dû au fait que Cameron est tory...

En dernier lieu, rappelons-nous une chose : un gaspillage crée toujours un manque ailleurs. Le temps et les efforts gâchés représenteront toujours une ressource de moins à l'avenir, ou dans le présent, même si on ne raisonne pas dans un cadre de ressources fixes. L'argent que l'on dépense pour maintenir un établissement rural à faible activité, c'est de l'argent que l'on ne dépense pas pour de la recherche médicale ou diminuer les infections nosocomiales dans un autre établissement. Vu que personne ne peut prétendre que l'on peut augmenter indéfiniment la part des dépenses de santé dans le PIB, il faut bien faire des choix un jour, dont aucun n'est sans risque.

Edgar a répondu à Tythan et moi-même par un nouvel article , dans lequel il énonce :

- que l'"on peut avoir des services publics généreux et une pression fiscale inférieure à 50%". Le niveau de générosité des services publics se mesurant, entre autres, pour ce qui est de la santé et de la maternité, au nombre de maternités présentes sur le territoire;

- que le problème ne vient pas du niveau des dépenses publiques actuelles en France (environ 56% du PIB, un peu plus de 1000 milliards d'euros), mais du niveau du PIB. Or, comme Sapir a prouvé que sans l'euro, le PIB serait supérieur de 400 milliards d'euros à ce qu'il est aujourd'hui. Donc, si l'on remplace le PIB français parce qu'il aurait été sans l'euro, avec des dépenses publiques égales, les dépenses publiques seraient à 46% du PIB.

- "Il faut comprendre que la (très mauvaise) dynamique de l'économie française aujourd'hui, dont l'une des caractéristiques semble être la hausse des prélèvements obligatoires, n'est pas le fait d'une hausse de la dépense publique. Il s'agit d'un effondrement des recettes."

Sur les trois points, je suis perplexe.

D'abord, la qualité d'un service public de santé ne se mesure pas au nombre de lits, d'établissements, au temps que l'on met pour rejoindre un hôpital (ce qui n'est pas forcément pertinent si l'on peut être pris en charge par un véhicule médicalisé), au nombre de personnels soignants. Un bon système de santé est :

- celui qui a un effet réel à la hausse sur l'espérance de vie (car la progression de long terme de cette espérance n'est pas due qu'au système médical, comme il en avait déjà été question sur ce site);

- celui qui diminue la prévalence des pathologies les plus lourdes (paraplégies, cancers, etc...);

- celui qui diminue la prévalence générale des pathologies (par l'action de prévention).

On pourrait complexifier ces critères, mais pour moi l'essentiel est là : le contrat que le contribuable passe avec les administrations publiques chargées de lui fournir un service est un contrat de résultats, non de moyens, surtout sur des questions telles que la santé, où la majorité des citoyens ne savent pas comment on fait pour être bien soigné et bien soigner (et se remettent donc entre les mains de personnels qualifiés).

Et ce n'est pas l'ampleur des budgets publics (ou du PIB qui les supporte) qui y change quelque chose : même dans un pays à très haut PIB par tête, des établissements sanitaires peu utiles signifient une perte de moyens pour des services plus utiles, sanitaires ou pas.

Ensuite, pour ce qui est du niveau du PIB français et l'étude de Jacques Sapir, rappelons que le travail de Sapir n'est qu'une estimation. On ne pas raisonner comme si il était acquis que sans l'euro, le PIB français serait de 2300 milliards d'euros et non de 1900 milliards. C'est probable, mais pas certain, puisque ça n'a tout simplement pas eu lieu. L'estimation de Jacques Sapir revient à supposer qu'entre 2003 et 2012, le taux moyen de croissance réelle du PIB aurait été de 4%, y compris en intégrant l'effet de la crise de 2008. Si l'on veut comparer cela avec les performances des pays qui n'avaient pas l'euro pendant cette période (Royaume-Uni, Suède, Suisse, sans compter la pétrolière Norvège), leur taux de croissance se situaient à environ 3%-3.5% (source : Eurostat) entre 2003 et 2007, et moins ensuite. De plus, l'étude de Jacques Sapir simule le taux de croissance qui aurait pu être celui de la France en se basant sur le manque à gagner en termes d'exportations généré par l'euro. En économie, le problème est que d'autres facteurs entrent en compte, et qu'on ne peut pas toujours raisonner au "toutes choses égales par ailleurs". L'inexistence de l'euro aurait pu faire un perdant, l'Allemagne, où la croissance aurait pu être moindre si elle avait perdu des marchés en Europe, notamment en France, sans l'euro mais avec un mark se renchérissant relativement aux autres devises européennes. Une moindre croissance allemande n'aurait-elle pas attenué son homologue française?

Spéculations, certes. Mais le PIB français de 2300 milliards d'euros en 2012 en est une aussi. Et on ne peut pas, si l'on est un gouvernant responsable, bâtir une politique des dépenses publiques en fonction d'un PIB virtuel, ou même supposé. Si le PIB est plus bas qu'on ne pouvait l'espérer, que ce soit en raison d'une politique consciente (l'euro), d'une crise internationale, d'une guerre ou d'une catastrophe naturelle, et bien on réduit ses prétentions en matière de développement des largesses de l'Etat. L'Espagne et l'Irlande en ont fait l'expérience en 2009-2010. Ayant programmé leurs dépenses en conjecturant que la croissance qu'ils avaient connue au cours du début de la décennie perdurerait, ces pays ont connu un effet "saut à ski", entre des recettes qui stagnaient ou baissaient, et des frais qui s'envolaient sur une dynamique ininterrompue.

On en vient au troisième point, celui selon lequel nos difficultés actuelles viendraient d'un effondrement des recettes (imputé à la crise ou à des cadeaux fiscaux), et pas d'une hausse des dépenses publiques. Alors que c'est bien presque le contraire de ce qui s'est passé, à l'exception peut-être de l'année 2009 où la récession battait son plein (-3% de PIB pour la France, pire chez nos voisins).

Voyons les faits sur ce graphe :

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Source : Eurostat

On voit que les dépenses publiques ont toujours progressé au cours de la dernière décade, au rythme annuel de 1,7%. Les recettes, elles, croissaient de 1,5%, et le PIB... de 1,1%. Les recettes n'ont diminué qu'en 2008 (de 0,1%) et en 2009 (-4,5%). En 2009, les dépenses publiques ont également monté plus qu'à l'accoutumée (+3,3%). Donc oui, le creusement des déficits à la fin des années 2000 n'est pas qu'une question de baisse des recettes (partiellement rattrapée avec la hausse remarquable de la pression fiscale en 2011), et encore moins d'un effondrement de celles-ci, mais bien d'un dérapage des dépenses publiques.

Et surtout, rappelons-nous qu'en cas de croissance plus forte, les dépenses publiques auraient également été dopées. Parce que les retraites monteraient. Les pensions ne sont plus indexées sur les salaires mais sur l'inflation depuis 1993; cependant chaque retraité touche un revenu calculé sur ces meilleures années de salaire; donc une progression de la masse salariale jouerait à long terme sur les dépenses d'assurance-vieillesse. Il en irait de même, et plus encore, des dépenses de santé, puisque la santé est un bien de luxe (plus on est riche, plus on en consomme ; ainsi, la Suisse est un, sinon le pays européen qui y consacre la plus grande part de son PIB).

En conclusion, on peut supposer qu'en sortant de l'euro, le taux de croissance réelle à long terme de la France pourrait passer à 3%. Dès lors, un déficit annuel des administrations publiques (Etat, collectivités territoriales, Sécu) de 3% ne poserait plus problème, à taux d'intérêts constants sur les bons du trésor. Mais encore faudrait-il que les dépenses publiques cessent de croître plus vite que les recettes...

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Commentaires (2)

1. edgar (site web) 09/11/2012

oui mais non. je veux bien reconnaître que mon billet, encore plus que les calculs de sapir, n'est qu'un essai d'approximation (sur les histoires proprement hospitalières j'ai même renvoyé à un document étayant la thèse d'un meilleur service grâce à une fermeture des maternités).
mais si l'on veut vraiment prouver que les recettes publiques sont restées dynamiques malgré l'euro, il faut les calculer en tenant compte de la variation des taux d'imposition notamment.
Par ailleurs, la critique sur le fait qu'on ne sait pas ce qu'aurait été le PIB sans l'euro ne vaut pas ou alors on ne peut jamais rien dire en économie : on compare toujours ce qui est à ce que l'on croit devoir être, en se fondant sur des ratios ou des relations que l'on croit stables.
le calcul que j'ai fait est donc un calcul de coin de table, j'en conviens bien volontiers. Peut être que sans l'euro on aurait plus de croissance mais que du coup, comme fabius, un ministre des finances aurait trouvé bon de baisser encore les impôts, baissant les recettes.
l'idée générale quand même, et celle là je la crois valable, c'est que l'euro nous coût de plus en plus cher en termes de perte de croissance.
bien cordialement,
E.

2. arsin (site web) 11/11/2012

Bonsoir Edgar,

je ne conteste en rien que l'euro ait diminué notre croissance, et je ne conteste pas du tout le principe de faire des estimations sur une croissance potentielle et des scenarii uchroniques. Sauf que l'on doit calibrer les dépenses publiques sur la croissance potentielle réelle.

Bien cordialement,
Pablito Waal

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