Corée du Nord : crimes de la dynastie Kim, manipulations anticommunistes - par Diadore Cronos

Par Diadore Cronos

 

A l'occasion de la mort de Kim Jung-Il, l'ARSIN publie un extrait des travaux de Diadore Cronos, rédigés en 2004, présentés ici-même il y a peu de temps, afin de restituer des faits, mais aussi de commenter la façon dont les anticommunistes (notamment Pierre Rigoulot, un des auteurs du Livre Noir du Communisme) voient dans ce régime monarchique, héréditaire et délirant une application du "communisme".

Vous pourrez retrouver cet extrait dans l'Anti-Livre Noir du Communisme.

Nous prévenons d'entrée de jeu les passants qui nous accuseraient de "complaisance" ou de "relativisation" vis-à-vis du régime nord-coréen de bien lire cet article, pour s'assurer qu'il n'en est rien.

 

Le monstre hybride nord-coréen (2004)

Parade pour le 65ème anniversaire (2010) du parti unique, le Parti du Travail de Corée

 La Corée du Nord apparaît comme un « cas » au sein du dit « Bloc de l’Est ». Avec l’Albanie de Enver Hoxha, qui lui n’a pas eu l’audace de se donner un dauphin au sein de sa famille pour que son régime continue, la « RPDC » (République Populaire Démocratique de Corée) fut le seul pays à pratiquer un tel isolationnisme, en même temps que la rupture politique avec l’URSS puis la Chine. L’idéologie d’autarcie (Djuche, ou Djoutché, selon les traducteurs francophones) fut officialisée dans les années 70, alors que la Corée du Nord –qui avait failli être considérée comme un état industrialisé, plus rapidement que la Corée du Sud à l’époque- commence à voir son mirage économique se dissiper.

 

 La survivance de cet état comme son isolation peuvent faire oublier une chose : l’état nord-coréen est une création de l’étranger –comme la Corée du Sud- et son régime ne résulte en rien d’une révolution originale. Chacun devrait savoir que la Corée du Nord n’est autre que l’ancienne Corée soviétique. Son apparition ressemble au cas de la RDA : les élections d’après – guerre pour une unification des deux Corée – qui sont toujours censées n’en faire qu’une- sont refusées par le Nord, et l’URSS, qui n’a aucun intérêt à perdre la Corée – pas plus que n’importe quel autre territoire- va donc créer cette division dont l’existence même n’aurait jamais été voulue par le peuple de toute la Corée. Les deux populations sont persuadées d’être victimes de cette séparation : les sud-coréens évidemment conscients qu’une dictature les prive du Nord de leur pays, les Nord-coréens auxquels le régime inculque que l’état sudiste (la « province perdue ») n’est qu’une création des USA –ce qui n’est pas faux, mais que dire de la RPDC ?

 

 En 1947, l’opposition réelle est éliminée, il ne subsiste plus que des partis « opposants » en réalité vassaux, selon une stratégie qu’appliqueront aussi les maoïstes en Chine. Mais la conquête de la seule Corée du Nord ne suffit pas à Kim-Il-Sung, il faut maintenant passer à la « réunification ». Il faut cependant préciser que les discours prétendant à la réunification eurent lieu aussi au Sud. Mais ce seul fait dissipe la nature réelle du conflit : dès juin 1950, les troupes de la Corée du Sud sont platement écrasées, ne disposant pas de véritable matériel lourd (avions ou chars), les troupes américaines ayant été retirées du pays. La Corée du Sud est réduite à Pusan (port du Sud-Est), résistant avec des troupes américaines revenues du Japon. L’absence de l’URSS à la réunion du Conseil de sécurité réuni en 1950 permet aux USA, ainsi qu’à d’autres états occidentaux –avec des contingents de tailles très variables- d’intervenir sous les couleurs de l’ONU. Le débarquement d’Inchon le 15 septembre 1950 inverse totalement la situation, et en novembre  1950 toute la péninsule coréenne ou presque est entre les mains des soldats des Nations Unies. Fin novembre, la Corée du Nord n’existe quasiment plus. Le régime de Kim Il-Sung aurait pu s’arrêter là. Mais la Chine intervient, lançant un million de « volontaires », qui en janvier  1951 ont repris Séoul, et sont finalement repoussés au-delà du 38ème parallèle. En juillet 1953, les deux parties signent un armistice qui n’est pas une paix –les deux pays ne sont toujours pas en paix aujourd’hui.

  

Après avoir été créée par l’URSS, la RPDC est, en ce mois de novembre  1950, créée une seconde fois par la Chine populaire. Il n’y a jamais eu de révolution coréenne ; mais cette double création donne à la Corée du Nord un statut spécial, accentué par sa situation géographique : l’URSS ne peut traiter la Corée du Nord en simple colonie, parce que le pays peut aussi chercher l’appui de la Chine –dont on sait quelles seront ses rapports avec l’URSS à partir de 1960. La guerre de Corée, en trois ans, a fait selon Pierre Rigoulot (qui rédige l’article sur la RPDC dans le Livre Noir) 1,5 millions de victimes, dont plusieurs dizaines de milliers de casques bleus. D’autres estimations donnent trois millions de victimes, civiles et militaires confondues, parmi lesquelles des centaines de milliers de soldats chinois. Ce qui est surprenant, et c’est la première critique que l’on fera à la contribution de Pierre Rigoulot, c’est de mettre sur le compte du régime nord-coréen les morts d’un conflit qui, s’il s’était limité aux deux Corée et à l’ONU, se serait éteint, et la RPDC en plus, en novembre  1950. Après cette date, le conflit devient principalement la guerre de Mao, et ses morts devraient lui être imputés – le dossier de Mao étant déjà chargé de toute façon.

 

 Il faut noter que de toute façon, dans la contribution de Pierre Rigoulot, il apparaît manifestement qu’il n’était pas question d’inculper des hommes –dénoncer Kim Il-Sung ou son fils serait d’une grande banalité– mais le communisme. En ce sens, Rigoulot est totalement dans la logique du Livre Noir. Citant, à la page 601 du Livre, les souffrances des prisonniers américains ou sud-coréens, des français détenus par la RPDC, sont selon lui « à mettre au compte du communisme ». La preuve ? La guerre a pour but d’étendre « le communisme ». Là encore, ce vulgaire tour de passe-passe ne doit pas beaucoup impressionner : plutôt que d’une guerre pour étendre le « communisme », ne s’agit-il pas plutôt d’une guerre pour des motifs beaucoup plus terre-à-terre, à savoir l’extension du pouvoir d’une dictature et de la zone d’influence de sa marraine, l’URSS –puis la Chine ? Mais l’idéologie dudit régime s’appelle « communisme ». Donc le crime est communiste, CQFD.

 

 Les camps de concentration nord-coréens sont ensuite décrits sur quatre pages. On aurait pu y consacrer bien davantage : Pierre Rigoulot a d’ailleurs, après la parution du Livre Noir, publié avec un rescapé de ces camps un livre intitulé Les Aquariums de Pyongyang[1]. Tout y ressemble aux camps du stalinisme : la faim, le travail jusqu’à l’épuisement, les meurtres sadiques, et même la réutilisation des corps à des fins diverses. Pourquoi croire qu’un état aussi fermé n’aurait pas de raison de créer de tels camps ? Rien ne saurait mettre en doute les témoignages ; en revanche, à la page 610, P. Rigoulot effectue une estimation du nombre des victimes des camps. Ceux-ci compteraient environ deux cent mille détenus à la date où écrivait Rigoulot, ce qui n’est pas l’estimation la plus haute. Les camps sont numérotés, et voici la méthode d’estimation : « Dix mille personnes étant détenues au camp n°22, selon une estimation du témoin, cinq personnes y mourant chaque jour [un rescapé d’un des camps donnait ce témoignage cité plus tôt dans le Livre Noir], et en considérant que le nombre total de détenus des camps est de l’ordre de 200.000, on arrive à un total de cent morts par jour et de 36500 par an. Ce nombre étant multiplié par 45 ans (période 1953-1998), on aboutit à un nombre d’environ 1,5 million de morts dont le communisme coréen est directement responsable ».

 

Cette méthode suppose : 1/ que la mortalité observée dans le camp n°22 est généralisable dans l’ensemble du système des camps : certes, Pierre Rigoulot a certainement longuement travaillé sur les camps nord-coréens ; mais dans sa contribution au Livre Noir, aucun n’élément ne permet au lecteur –même s’il est certain que beaucoup de gens meurent atrocement dans ces camps- d’avoir une idée de la mortalité générale. 2/ Cela suppose ensuite que sur la période 1953-1998 il y aurait une estimation globale de la mortalité et pas de variation (le chiffre est peut-être plus élevé que celui annoncé par Rigoulot, qui sait !). Et l’arithmétique utilisée est la même que celle qui permit à Conquest « d’estimer » qu’il y eut huit millions de morts au Goulag dans les années trente, et que six millions et demi de koulaks auraient été tués (alors que deux à trois millions furent déportés).

 

 Après les camps, Rigoulot règle à nouveau son compte au «marxisme-léninisme ». Non content d’assumer le ridicule de parler de marxisme dans un pays refermé sur lui-même, alors que Marx reconnaît le caractère progressiste[2] de la mondialisation de l’économie, il lui faut en plus qualifier de marxiste la bêtifiante propagande de Pyongyang, dont l’un des axes serait « classiquement marxiste-léniniste : l’Etat socialiste et révolutionnaire offre la vie la meilleure possible à des citoyens comblés » (page 611). On retombe dans une confusion entre marxisme et adoration de l’Etat, dont nous avons vu l’ineptie (dans le point 2.1 « Le communisme peut-il être démocratique ? » du chapitre « Qu’est-ce que le communisme ? »). Mais ça ne suffit pas : le système des castes sociales nord-coréennes est décrit en évoquant sa complexité, simplifiée aujourd’hui, Pierre Rigoulot affirme qu’il est concevable « que cette discrimination ait un sens du point de vue de la théorie marxiste-léniniste » (page 613), répétant la confusion entre classes et castes, dont nous avons vu l’absurdité au début de ce livre. Heureusement, il ne va pas, en nous informant de l’exclusion et même déportation des handicapés en Corée du Nord, jusqu’à en faire un point de la théorie marxiste…

 

 Mais aujourd’hui, le sujet d’inquiétude principal est la faim en Corée du Nord. Dès la première moitié des années quatre-vingt-dix, des informations qui, pour des raisons évidentes, restent à l’état de rumeurs, sur la pénurie alimentaire en RPDC, voire de la famine. Vers 1995, il est vraiment question de famine ; il est probable que le drame ait continué –voire empiré ?- jusque vers 1998. Et ensuite ? Aujourd’hui, les organisations humanitaires qui, comme des états occidentaux parmi lesquels figurent notoirement les USA, convoient de l’aide dans ce pays, font des estimations de 2 à 4 millions de morts (depuis 1995)[3]. Là encore, seule la fin du régime permettra de savoir. Mais, d’abord, pourquoi cette famine ?

 

 Comme pour la famine en URSS de 1933, et celle de Chine en 1959-1961, il s’agirait d’une nouvelle « famine du communisme ». Selon Rigoulot : « Les causes de cette pénurie alimentaire sont en fait liées aux difficultés structurelles propres à toute ( !) agriculture socialiste ( !), planifiée et centralisée. De grossières erreurs comme la déforestation de collines entières, la construction hâtive de cultures en terrasse par des équipes plus ou moins compétentes, sur ordre du sommet du Parti, ont aussi joué leur rôle dans la gravité des inondations » (page 615). D’abord on voudrait posez une question  à Mr. Rigoulot: si cette famine est due aux conséquences même de la planification et de l’étatisation des terres, comment se fait-il que la plupart des démocraties populaires, ayant elles aussi procédé à cette planification, n’ont pas connu de famine ? Je ne tenterai nullement de nier la responsabilité de l’Etat nord-coréen dans ce drame. Mais avant tout, il est évident que Pierre Rigoulot confond planification et dictature. Je ne redirai pas ce qui a déjà été écrit sur l’idée communiste, notamment sur le fait qu’il n’y a aucune raison de penser que la planification nécessiterait la dictature. Mais, me direz-vous, qu’est-ce qu’aurait changé une démocratie dans ce phénomène ? Certes, un système planifié est un système à réaction et à régulation longue, mais dans le cas des erreurs citées par Rigoulot (il aurait aussi pu parler, comme des journalistes du Monde l’ont fait, de l’épuisement de terres dû à des repiquages trop fréquents), leur énormité fait que dans le cadre d’un plan voté par une assemblée élue, ces projets n’auraient pas tenu plus d’une séance. Un étudiant géographe de première année sait que le risque de toute déforestation est de favoriser le ruissellement des eaux et donc d’aggraver les inondations et crues. Les excès de densité dans les piquages du riz ont déjà montré leur nocivité dès la fin des années cinquante en Chine (et en bien d’autres temps et lieux).

 

Mais au-delà de ces erreurs, il y a des causes probables –nous ne pouvons rien savoir avec exactitude- du désastre qui mériteraient d’être signalées. D’abord, la Corée du Nord est un pays qui a tenté de devenir rapidement un état industriel, favorisé par ses ressources géologiques supérieures à celles du Sud, et qui réussit à faire illusion grâce à l’aide soviétique. Après 1991, l’aide soviétique se tarissant, et la gabegie et la corruption caractérisant toute économie planifiée dictatoriale ayant de surcroît pris comme ses « camarades » le chemin de la croissance extensive, l’édifice industriel se délabre, et le pays connaît une crise énergétique et industrielle qui doit certainement frapper aussi l’agriculture, si tant est que le régime ait essayé de la moderniser en l’équipant. L’agriculture nord-coréenne, qui, selon les statistiques évidemment fausses du régime (en 1993, la RPDC prétendait à un rendement du riz à l’hectare qui en aurait fait de loin la championne mondiale[4]), aurait été modernisée, est très probablement reléguée –ou maintenue- dans une sous-productivité et tout simplement un archaïsme profond. Cela n’explique pas la famine, dira-t-on. En soi non : des pays dont l’agriculture n’est certes pas productive ne connaissent pas systématiquement la famine non plus, pas dans les années quatre-vingt-dix en tout cas (par exemple, pour rester dans les économies rizicultrices, le Vietnam ou la Chine, même si l’agriculture de cette dernière s’est certainement équipée avec la progression des revenus depuis le début des années quatre-vingt). Mais il y a une différence énorme entre ces pays : en RPDC, si l’on croit les statistiques officielles, on compterait en 1997 près de 40% de la population active dans l’agriculture. Par rapport à la France, c’est énorme ; par rapport au voisin sudiste, qui a 15% de ses actifs dans l’agriculture, c’est beaucoup aussi ; par rapport à la productivité faible de l’agriculture nord-coréenne, c’est peu. A titre de comparaison, à la même époque, la Chine comptait plus de 60% de ses actifs dans l’agriculture ; le Vietnam, 67%[5]. Est-il étonnant, dans ces conditions, que la RPDC ne puisse assurer que 60% de ses besoins alimentaires[6] ? Mais faut-il croire ces statistiques ? Pour un état qui voulut s’industrialiser si vite, avec le soutien de superpuissances voisines, cet ordre de grandeur paraît crédible. Il se peut qu’avec la famine, une partie de la population urbaine et ouvrière soit retournée en campagne ; cependant, pour corriger un tel déséquilibre, il faudrait plus que les deux ou trois années 1995-1998 ; il faudrait en effet mettre en culture davantage de terres, et cela ne réglerait pas le problème de la sous-productivité, du sous-équipement et des dégâts naturels aggravés par les fautes politiques. Bien plus que les conséquences d’une « agriculture socialiste, planifiée et centralisée », ne faut-il pas voir d’abord les fautes particulières d’un régime particulier, dont la politique d’autarcie vient en premier lieu ? Fautes que ne commettaient pas les autres régimes « frères »: au pire, quand pénurie il y avait en URSS, Brejnev faisait importer des céréales.

 

 Dans ce tableau où la place des « conséquences inéluctables du socialisme » est plus que douteuse, mentionnons enfin le poids de l’armée nationale, qui effectivement est championne du monde sur un domaine au moins : la proportion du revenu national qu’elle absorbe, supérieure à 22%. Que l’Armée Rouge ait pris 20% voire plus des revenus en URSS était déjà vampirique, car le pays pouvait encore le supporter, jusqu’à son démantèlement ; en RPDC cela revient à un crime de masse.

 



[1] Kang Chol-Hwan, Pierre Rigoulot, Les Aquariums de Pyongyang

[2] « Progressiste » est ici à prendre non pas dans un sens moral, mais au sens de ce que la mondialisation du commerce fait avancer l’Histoire et les modes de production. Par exemple, Marx évoque dans La Guerre civile en France les effets délétères du protectionnisme français, source de pénuries.

[3] Parmi les sources : Médecins du Monde, ou l’américain Andrew Natsios, auteur de La Grande Famine Nord-Coréenne en 2001.

[4] Cf. Atlaséco 1995.

[5] Idem.

[6] selon Philippe Pons dans le Monde, en 1997

Lire aussi cette interprétation du régime nord-coréen comme une dictature avant tout raciste :

 http://olivierbot.blog.tdg.ch/archive/2011/11/22/une-autre-coree-du-nord.html

Commentaires (2)

1. Delorca 27/01/2012

La dernière phrase est complètement gratuite. Un cinquième des ressources va à l'armée. Mais un cinquième de la population fait partie de l'appareil militaire... Alors...

2. 27/01/2012

Et alors? Sauf si vous m'apprenez que l'armée nord-coréenne a un véritable rôle productif industriel, agricole, ou de service à la population en temps de paix, 20% du PIB à l'armée, c'est 20% du PIB qui ne vont pas aux investissements civils, à la rémunération de travailleurs utiles, à l'entretien de l'équipement... Si je comprends bien, pour vous, tant qu'on paye des gens, peu importe ce qu'ils font, tout va bien? En un instant T, on peut dire oui, mais dès qu'on raisonne à quelques années ou mois dans le futur, non.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×