Synthèse du débat sur la guerre en Libye - par l'ARSIN

Par l'ARSIN

 

 

 

            L’insurrection partie de Cyrénaïque en Février 2011 (après de premières manifestations en Janvier 2011) contre le régime de Mouammar Kadhafi (au pouvoir en Libye depuis 1969) et surtout l’intervention de l’OTAN à partir du 19 mars 2011, ont profondément divisé les militants de gauche, y compris souverainistes, et en général hostiles à l’OTAN. Parmi certains de nos partenaires comme de nos membres, l’intervention contre le régime de Kadhafi, pour aller jusqu’à son renversement ou imposer des négociations, pouvait se justifier, tandis que ce n’était pas du tout le cas pour d’autres.

            Plutôt que d’ignorer ce débat houleux, alors que le régime libyen est tombé (mais que les combats ne semblent pas encore finis), que Mouammar Kadhafi a été tué dans des conditions sordides, nous préférons exposer les arguments qui pouvaient rationnellement mener à l’une ou l’autre des deux options. Nous invitons nos lecteurs à proposer également des arguments et contre-arguments en commentaires, qui pourront enrichir cet article.

 

Le régime de Kadhafi

 

                Un régime progressiste?

 

 

  • Le régime de Mouammar Kadhafi a utilisé la manne pétrolière pour construire un système hospitalier, éducatif et universitaire accessible à l’ensemble de la population, permettant à la population libyenne, femmes comme hommes, d’obtenir les meilleurs indicateurs de développement humain, d’espérance de vie et d’alphabétisation d’Afrique.

 

  • En plus de cela, l’argent du pétrole permettait au pays de ne pas avoir de dette publique extérieure, d’être indépendant des marchés financiers, et aux banques publiques d’offrir des prêts sans intérêts aux libyens, qui bénéficiaient également de nombreuses subventions et filets d’aides sociales.

 

  • Le chômage était faible, et le pays fournit des centaines de milliers d’emplois à des  travailleurs africains, bien intégrés à la société avant la guerre civile.

 

  • La comparaison avec d’autres pays pétroliers africains (Nigéria, Congo, Gabon, Angola) dont la situation humaine est désastreuse, fait ressortir le caractère éminemment progressiste, à défaut d’être démocratique, du régime de Kadhafi. Tout cela risque d’être perdu pour longtemps avec la guerre et la victoire du CNT.

 

 

  • Les performances humaines et sociales du régime kadhafiste n’ont rien de fabuleux si on compare le pays à des sociétés comparables, c’est-à-dire non pas des pays d’Afrique noire, mais d’autres pays du Moyen-Orient arabe ou persan, comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Emirats, le Qatar, le Bahreïn, Oman, l’Iran…. De ce point de vue, tant sur l’espérance de vie que sur l’éducation, la Libye kadhafiste n’a réalisé aucun miracle.

 

  • L’économie libyenne ne tient à peu près que sur le pétrole. En dehors de l’or noir, le pays n’a qu’une faible agriculture, et a manqué de développer des secteurs qui auraient pu être prometteurs, tels que le tourisme.

 

  • Le chômage était bien plus élevé que ce que le régime affichait, chômage en partie masqué par des emplois fictifs. Le régime kadhafiste avait surtout construit une société d’assistanat, bureaucratique, où le pouvoir, nourri par le pétrole, était indolent à l’évolution de l’économie réelle non-pétrolière.

 

  • Les comparaisons avec des pays ravagés par des guerres (Angola, Congo), ou surpeuplés (Nigéria), ne valent rien.

 

 

                Un régime anti-impérialiste et une figure de proue pour l’Afrique ?

 

  • Le régime de Kadhafi s’est toujours positionné contre le colonialisme israélien, et a soutenu des mouvements de libération nationale (IRA, séparatisme basque, et surtout l’ANC sud-africain, dont la reconnaissance est demeurée intacte…).

 

  • Mouammar Kadhafi a également agi concrètement pour l’unité et l’indépendance africaine. Il a notamment financé la création du premier satellite de télécommunication africain, permettant au continent noir d’échapper aux surcoûts imposés par les sociétés occidentales. Il aurait également projeté la création d’un fonds monétaire africain indépendant, évitant aux états africains de se soumettre aux plans du FMI en cas de difficultés budgétaires et d’endettement.

 

  • Certains crimes mis à l’actif du régime libyen (Lockerbie et DC-10 d’UTA au-dessus du Niger) n’ont probablement pas été organisés par le régime libyen, mais reconnus par celui-ci avec versement d’indemnités sous la pression occidentale.

 

  • L’Etat libyen a pratiqué son propre impérialisme, notamment au Tchad, en envahissant la bande d’Aozou en 1973, l’annexant en 1976, avant que les tchadiens et l’armée française la reconquièrent en 1987. Kadhafi se basait sur un règlement de 1935 entre Laval et Mussolini pour justifier sa conquête.

 

  • Le régime de Tripoli a également soutenu des régimes sanguinaires, comme celui d’Amin Dada en Ouganda, responsable de centaines de milliers de morts, et agresseur de la Tanzanie.

 

  • Kadhafi a également tenté à plusieurs reprises d’unifier des états arabes (Libye, Egypte, Tunisie, Syrie…), sans consultation des peuples concernés.

 

  • Il est douteux de voir dans un régime autocratique, contrôlant un pays de 6 millions d’habitants, prendre la tête d’un continent d’un milliard de personnes…L’Afrique pourrait avoir d’autres figures de proue, des démocraties émergentes comme l’Afrique du Sud, le Ghana ou le Libéria.

 

           

             Une menace pour le dollar?

 

  • La probable raison majeure de l’intervention occidentale est que Kadhafi entendait instaurer un marché du pétrole se passant du dollar, et utilisant une monnaie basée sur l’or. Une telle initiative aurait largement fait perdre sa valeur au dollar, et donné une plus grande puissance aux états africains détenteurs d’or, comme la Libye.

 

  • Que ce projet ait réellement été envisagé ou non, il n’en reste que la valeur future du dollar est bien plus mise en danger par la surémission de monnaie pratiquée par la Réserve Fédérale, et les déficits massifs de l’Etat américain, que par les questions pétrolières. De plus, si le dollar était réellement menacé par Kadhafi, pourquoi les américains ont-ils délégué la gestion de la guerre en Libye à d’autres états, en premier lieu la France et le Royaume-Uni ?

 

La rébellion

 

            La révolte libyenne est-elle comparable à celles de Tunisie et d'Egypte?

  • Dès le début, l’insurrection en Cyrénaïque a été violente, les soldats rebelles ou manifestants prenant les armes, attaquant des casernes, tuant des policiers. Les manifestations en Tunisie et en Egypte ont été très généralement non-armées et pacifiques.

 

  • Loin d’être généralisée, il semble que l’insurrection n’a concerné que certaines régions et tribus en lutte contre d’autres.

 

  • Les preuves d’une préméditation du soulèvement cyrénaïque à la fin de l’année 2010, bien avant le déclenchement de la révolution tunisienne, montrent que ces évènements n’avaient rien à voir.

 

  • La rébellion libyenne ne pouvait de toute façon pas se dérouler de la même manière qu’en Tunisie ou en Egypte, parce que ce sont des pays très différents. D’une part, la société libyenne traditionnelle est nettement plus clanique que dans ces deux autres pays ; mais que la révolte ait reposé en partie sur des clivages de clans n’empêchait pas que c’était la seule façon de faire tomber le régime.

 

  • La géographie humaine libyenne est elle aussi spécifique : pays très peu dense, peuple réparti entre deux grandes villes distantes de mille kilomètres, permettant au régime de reprendre son souffle malgré l’insurrection de la Cyrénaïque.

 

  • Le régime a, bien plus qu’en Tunisie ou Egypte, étouffé l’émergence d’une société civile, de partis et d’associations, ainsi que l’accès à Internet, tout en réprimant violemment l’opposition. L’insurrection ne pouvait donc certainement pas se faire à coups de rassemblements, de pancartes et de banderoles.

            Une rébellion populaire?

  • La révolte dite du « 17 Février » n’a touché qu’une minorité de la Libye, principalement en Cyrénaïque, où l’influence des islamistes était déjà forte, ainsi que la nostalgie de la monarchie d’Idriss (1951-1969). La plupart des libyens, en Tripolitaine, dans le Fezzan ou dans la région de Syrte, n’ont pas participé à cette révolte.

 

  • Au cours du conflit, aucune nouvelle révolte régionale n’est survenue. Les conquêtes militaires des rebelles se sont faites du fait des bombardements de l’OTAN, ou de négociations avec des chefs de clans.

 

  • Des manifestations de soutien au régime ont eu lieu dans plusieurs villes, dont Tripoli, au cours des huit mois de conflit, certaines allant jusqu’à 1.5 million de participants dans la capitale.

 

  • Si les pays de l’OTAN interviennent pour défendre une révolte minoritaire, alors qu’est-ce qui retiendrait d’autres pays pour intervenir en France ou ailleurs, au prétexte qu’il existe toujours une minorité d’opposants au gouvernement dans le pays ?

 

  • La rébellion ne fut pas localisée dans la seule Cyrénaïque, mais également à Misrata et dans le Djebel Nefoussa, à l’Ouest du pays. D’autres soulèvements ont eu lieu, à Tripoli, mais ont été réprimés très vite.

 

  • Que la rébellion n’ait pas réussi à l’emporter dans plusieurs provinces et villes ne signifie pas qu’une fraction importante, voire majoritaire de la population ne souhaitait pas se révolter, mais jusque le rapport de force était en faveur du régime. On a déjà vu des guerres civiles gagnées par une minorité.

 

  • Quand bien même l’insurrection n’aurait pas été majoritairement soutenue, la soutenir n’en est pas moins légitime. La démocratie n’est pas qu’une question de majorité, mais aussi de droits et de libertés pour l’ensemble de la population. Et ça n’a rien de comparable avec l’existence d’une opposition dans les pays démocratiques, puisque dans ces pays, l’opposition à le droit de s’exprimer ou de constituer des partis, ce qui n’était pas le cas dans la Libye Kadhafiste.

 

            Une rébellion autochtone?

  • Il existe beaucoup de preuves de ce que la « révolte libyenne », en plus d’être régionale, n’a dû son existence qu’à de multiples soutiens extérieurs, ayant même préexisté à l’insurrection de Février.

 

  • Selon la presse italienne, des contacts entre des notables libyens qui se retrouveront plus tard dans la rébellion et des hommes d’affaires et diplomates français avaient déjà eu lieu en 2010.

 

  • La présence de plusieurs centaines mercenaires, venant du Qatar, ou pour certains, recrutés en Afghanistan, a également été avancée et documentée. A cela s’ajoute la présence certaine d’agents spéciaux britanniques, et probablement d’autres pays de l’OTAN, pour faire du repérage précédant les bombardements, et ensuite pour servir d’instructeurs à la future armée rebelle.

 

  • Il est probable que le Pentagone avait déjà envisagé d’attaquer la Libye depuis plusieurs années, comme tendent à le faire penser des déclarations officielles.

 

  • Dès le début de l’insurrection, des médias tels qu’Al Jazeera ont repris et diffusé des mensonges du CNT, sur le nombre de morts au cours des évènements de Février (6000 selon le CNT,  230 selon Amnesty International ou Human Rights Watch, dans les deux camps), ou sur d’autres faits imaginaires (bombardements sur des civils) ont largement poussé à l’intervention.

 

  • Il est tout à fait probable que la révolte libyenne ait été prévue à l’avance, et qu’elle n’ai fait que coïncider avec les révoltes de Tunisie, d’Egypte et d’autres pays arabes. Et pour cause : d’autres soulèvements avaient déjà eu lieu en Libye, en Cyrénaïque surtout, au cours du règne de Kadhafi, et ont été réprimés. Pour les rebelles, qu’ils soient issus ou non du régime de Kadhafi, la révolte ne pouvait qu’être préparée, et être armée dès le départ. Et à défaut d’emporter l’adhésion de toute l’armée (qui a destitué Moubarak en Egypte), la rébellion devait très vite se doter de soutiens extérieurs, financiers, militaires et diplomatiques.

 

  • Que les « conspirateurs » de la révolte libyenne soient entrés en contact avec des soutiens extérieurs ne signifie pas que ce ne soit pas des libyens qui furent à l’origine du projet de révolte ; il ne s’agit pas nécessairement d’un plan occidental ou qatari, mais d’une prise d’intérêts.

 

  • De nombreux reproches faits à la rébellion libyenne, puis au CNT (être armés,  financés et entraînés par l’étranger) auraient tout aussi bien pu s’appliquer aux Forces Françaises Libres pendant la WWII…

 

  • Si l’intervention de l’OTAN était un complot si bien huilé, alors pourquoi le CNT l’a-t-il d’abord rejetée ? Pourquoi les occidentaux ont-ils attendu que la situation militaire des rebelles soit désespérée (telle qu’elle l’était à la mi-mars) avant d’intervenir ? Et pourquoi ont-ils confié à l’ONU le soin de décider d’une résolution, présentant le risque que les négociations durent quelques jours de plus, suffisamment pour permettre la victoire de Kadhafi ?

 

           

                  Une rébellion démocrate?

 

  • Une visite d’experts français en Cyrénaïque au printemps 2011 a confirmé que le CNT était majoritairement dirigé par des monarchistes et des islamistes, ces derniers étant connectés à Al-Qaeda. Les démocrates et libéraux ne sont qu’une minorité utilisée comme façade pour les opinions publiques occidentales et faire croire à une révolte « démocratique ».

 

  •  Il s’agit bien plus d’un mouvement réactionnaire, s’opposant aux avancées de la condition féminine obtenues sous Kadhafi et voulant instaurer un pouvoir théocratique. Dès le début de la révolte, plusieurs villes de Cyrénaïque sont devenues des « émirats » islamiques.

 

  • On peut critiquer la composition idéologique de la rébellion libyenne, elle n’est pas moins probablement à l’image de la société libyenne, en partie nostalgique de la monarchie, mais aussi profondément musulmane conservatrice.

 

  • La plupart des dictatures arabes s’étant justifiées par la lutte contre l’islamisme, il n’est pas surprenant que dans tous les pays arabes où des élections ont été organisées, les partis islamistes ont progressé (que ce soit à Gaza, en Algérie, en Tunisie, en Irak, au Liban…). On peut le déplorer, mais la montée de l’Islam politique est donc une étape inéluctable de la fin des dictatures arabes.

 

  • Les partis islamistes n’instaurent pas nécessairement des dictatures, peuvent tolérer des oppositions et des élections, comme c’est le cas en Turquie.

 

 

Les pays occidentaux et l'OTAN

 

            Peut-on soutenir une action de l'OTAN?

 

  • Après les interventions en Yougoslavie en 1999, en Afghanistan depuis 2001, ou, sans la bannière de l’OTAN, en Irak, chacun peut voir que ces guerres n’ont jamais abouti à des démocraties stables et pacifiées, qu’elles ont fait le jeu de formations extrémistes (UCK albanais, partis religieux chiites en Irak, régime islamique de KarzaÏ à Kaboul…), provoqué la fuite de minorités ethniques (chrétiens d’Irak, serbes du Kosovo), la ruine de pays entiers, des destructions matérielles et humaines considérables (notamment avec l’utilisation de missiles à uranium appauvri).

 

  • Il est affligeant de voir qu’une partie de l’opinion publique française, même parmi ceux qui critiquent l’OTAN dans son principe, soit toujours sensible aux grosses ficelles de la propagande de l’alliance atlantique : exagération de méfaits répressifs des régimes visés, voire inversion des agressés et des agresseurs, diabolisation de chefs d’Etats, chiffon rouge du « génocide » en cours ou en préparation…

 

  • Au final, cette guerre renforce la domination de l’OTAN sur le monde, lui fournissant une nouvelle base en Afrique du Nord.

 

  • La France de Sarkozy, qui avait rejoint le commandement intégré de l’Alliance en 2009, a définitivement rompu avec la politique gaulliste d’indépendance vis-à-vis des USA.

 

  • Cette guerre montre aussi l’ambigüité des USA face à la nébuleuse Al Qaeda : en réalité, les USA soutiennent le fondamentalisme sunnite, sauf lorsqu’il heurte trop leurs intérêts (comme l’ont fait les talibans), parce qu’il permet de lutter contre l’influence de l’Iran et de la Russie au Moyen-Orient et en Asie Centrale.

 

  • La guerre libyenne est un cas différent tant du Kosovo en 1999 (où il s’agissait de secourir une minorité ethnique prétendument persécutée, donc de mener une guerre pour une minorité contre la majorité d’un pays), de l’Afghanistan en 2001 (où il était juste d’aider l’Alliance du Nord à vaincre les talibans, mais pas d’occuper le pays – ce qui n’est pas fait en Libye, même si des mercenaires et agents occidentaux ou du Golfe ont sans doute opéré dans le pays). Le cas irakien était encore plus différent, puisque la coalition américaine est allée porter la guerre dans un pays où, sans aucune considération positive pour Saddam Hussein, il n’y avait pas de guerre civile en 2003.

 

  • Les affabulations du CNT sur le nombre de morts de la répression kadhafiste ne sont pas en soi déterminantes pour justifier l’intervention. En Libye, l’agresseur, ce ne sont pas les rebelles, mais Kadhafi qui agresse tout ou partie de son peuple depuis 1969. La rébellion est donc un acte de légitime défense, qu’elle ait eue ou non des soutiens extérieurs, et la laisser être vaincue était inacceptable.

 

  • Le déroulement du conflit a montré que, loin d’être un renforcement de l’OTAN, cette guerre l’a profondément fragilisé : la plupart des pays membres n’y ont pas participé, un pays (la Norvège) s’en est retiré en cours de route (pour raisons techniques et non par changement d’avis). Il se pourrait que cette guerre soit la dernière de l’Alliance telle que nous la connaissons.

 

  • Approuver momentanément une action de l’OTAN ne signifie nullement qu’on ne veuille pas que la France quitte cette organisation. Parfois, on doit compter sur des alliés occasionnels, même si on conteste leur existence en général.

 

 

            Pourquoi une intervention en Libye et pas ailleurs ?

 

  • Des régimes bien plus violents que celui de Kadhafi existent à travers le monde. Pourquoi les bonnes âmes ne demandent-elles pas des interventions en Birmanie, en Corée du Nord, en Chine ? Plus proche de la Libye, pourquoi ne pas intervenir en Syrie, au Yémen, au Bahreïn ?

 

  • Les pays occidentaux, notamment la France, ont fait preuve d’une attitude beaucoup plus réservée sur les révolutions tunisienne et égyptienne. Leur soudaine affection pour la révolte libyenne, le seul pays avec l’Algérie disposant de grandes ressources pétrolières en Afrique du Nord, ne saurait être innocente. Pas plus que leur silence vis-à-vis des répressions menées par la dynastie sunnite, et l’armée saoudienne au Bahreïn, ou le régime yéménite, ou même leur frilosité vis-à-vis de Bachar-El-Assad pendant l’essentiel de l’année 2011.

 

  • Soit on applique la même règle morale pour tout le monde, soit alors c’est qu’on agit pour d’autres motifs…
  • On ne peut pas intervenir dans un pays s’il n’y a pas déjà un contexte de guerre ou de massacre à grande échelle. On ne peut pas porter la guerre là où elle n’est pas. En mars 2011, la Libye était en guerre civile, bien plus que la Syrie, le Yémen ou le Bahreïn, pays dans lesquels le régime contrôlait toujours la quasi-totalité du territoire.

 

  • Géographiquement, la Libye était le terrain d’intervention le plus facile, accessible depuis la Corse et plus encore la Sicile et la Crète. Pays assez plat, peu peuplé, avec une armée moins nombreuse et entraînée que celle de Syrie. Intervenir dans un pays trois fois plus peuplé, montagneux et éloigné comme la Syrie, le Yémen (sans parler d’un pays asiatique) ou contre l’Arabie Saoudite serait immensément plus difficile. Le régime libyen avait aussi peu d’alliés puissants, aucun voisin ne pouvait s’opposer à une intervention, comme la Turquie l’aurait fait pour la Syrie.

 

  •  Même sans avoir la moindre naïveté quant aux intérêts réels de Sarkozy, Cameron ou Obama, on ne peut intervenir partout où il le faudrait, car on n’en a pas les moyens. Ca ne veut pas dire qu’il ne faut jamais rien faire.

 

            Les pays de l'OTAN sont-ils des démocraties?

 

  • Les pays de l’OTAN prétendent intervenir pour apporter la démocratie en Libye, mais eux-mêmes n’ont pas grand-chose de démocratique : entre les referenda annulés, la mainmise de l’oligarchie financière (banquiers, agences de notation, politiciens et conseillers politiques liés à la finance) sur la politique, multiplication des lois sécuritaires, les comportements des états dits démocratiques occidentaux se rapprochent de plus en plus des dictatures qu’ils dénoncent.

 

  • Une intense propagande s’est déchainée dans les médias dominants (CNN, BBC, Le Monde, etc…) reprenant les délires du CNT et d’Al Jazeera, créant un véritable conditionnement de masse contre l’Etat libyen.

 

  • Pratiquement tous les « grands » partis politiques français (PCF, NPA et FN exceptés) ont approuvé l’intervention de l’OTAN, ce qui montre une large convergence d’intérêts au sein de la classe politique…

 

  • La décision de l’entrée en guerre, en France comme aux USA, s’est faite sans consultation parlementaire, sauf au bout de plusieurs mois de conflits, sans débat préalable. Aux USA, des parlementaires l’ont même déclarée illégale !

 

  • En France, malgré l’annulation du référendum de 2005 en Février 2008 (ce qui a provoqué assez peu de manifestations des français), les dirigeants restent élus, il est possible de créer des partis d’opposition et de se présenter aux élections, de créer des médias « dissidents », de manifester en étant rarement inquiété par la police, tout en dénonçant le pouvoir en place…Essayez de le faire à Pékin, Téhéran, Damas, Tripoli sous Kadhafi !

 

  • Le propre d’une démocratie n’est pas l’absence de propagande, mais la concurrence des propagandes : les « dissidents » qui traquaient les « médiamensonges » de l’OTAN et du CNT sont parfaitement libres de le faire sur des sites publiés en France, et en dévoilant leur identité !

 

  • Il n’est pas question d’apporter la démocratie prête à l’usage aux libyens. Eux seuls peuvent la construire. Mais la défaite de Kadhafi leur donne les moyens de le faire. Ce qui s’ensuivra sera de leur responsabilité.

 

 

Le déclenchement du conflit

 

            Pratiquer l’ingérence, est-ce acceptable politiquement et juridiquement ?

 

  • L’ingérence dans les affaires d’un état souverain est toujours inacceptable. C’est la voie ouverte au colonialisme et à l’impérialisme, et plus encore à un engrenage des conflits.

 

  • Ce recours à l’ingérence est également une rupture avec la politique gaulliste basée sur le respect de la souveraineté des états (moins dans les faits lorsqu’il s’agissait d’ex-colonies françaises, mais c’est le principe qui compte).

 

  • Depuis vingt ans, il n’y a pas d’exemple d’ingérence des pays occidentaux, avec ou sans l’OTAN, qui ai débouché sur une amélioration des conditions de vie des populations, ou sur une démocratie stable. Qu’on en juge par le Kosovo, l’Afghanistan, l’Irak, la Somalie…

 

  • La résolution 1973 de l’ONU a été largement outrepassée. De « protection des civils », on est passé à des bombardements sur les civils (et peut-être intentionnellement), et la résolution, qui excluait les interventions au sol, a été bafouée par la présence certaine de soldats des unités spéciales occidentales, voire de probables mercenaires venus du Golfe.

 

  • Il y a une confusion assez monstrueuse entre la souveraineté des états et la souveraineté des peuples. La souveraineté d’une dictature se fait justement aux détriments de celle du peuple, contrairement à ce qui se passe dans une démocratie. Donc oui, revendiquons le double-standard : respect de la souveraineté des états démocratiques, ingérence pour les dictatures ! En sachant que l’on devra se conformer aux limites suivantes : n’intervenir que quand on a les moyens de mener sa mission à bout, quand personne d’autre n’est mieux placé pour le faire,  et à coût humain raisonnable.

 

  • Il existe des cas d’ingérences justes – si elles permettent de sauver des vies, par exemple. L’argument selon lequel toute ingérence mènerait vers des guerres plus larges est non seulement faux, mais n’est qu’un sophisme de la « pente glissante » (toute politique peut être tournée en dérision si on la pousse à l’extrême).

 

  • Nul ne peut contester que la résolution 1973 n’a pas été respectée. Et on s’en moque. L’ONU est une organisation dont nous ne devrions pas reconnaître la légitimité ni même l’existence, car c’est largement une assemblée de dictatures, quand une vraie communauté internationale ne devrait réunir que des démocraties. Le « droit international » n’est qu’une façon de se contraindre à respecter des régimes face auxquels on ne devrait avoir que des arrangements temporaires.

  

            L'intervention de l'OTAN a-t-elle permis de sauver des vies ?

 

  • Les victimes de la répression kadhafiste des mois de février et Mars ont été largement surestimées, et les rebelles eux-mêmes ont commencé à tuer des gens dès ce moment. Au lieu de quelques centaines de morts auxquels ont aurait peut-être pu s’attendre, on a eu entre 25 000 et 50 000 morts (selon les estimations du CNT lui-même). En intervenant, bien loin de sauver des vies, l’OTAN a démultiplié le coût humain du conflit.

 

  • Les frappes de l’OTAN elles-mêmes ont fait un nombre de morts plus élevé que ce qui est attribué à cette répression du régime, faisant plus de mille morts de mars à juillet, et sans doute plus encore après avec les batailles de Tripoli et de Syrte, entre autres.

 

  • L’intervention a également contribué à réveiller de vieux démons de la société libyenne, comme le racisme anti-noirs. Les noirs libyens, assimilés aux supposés mercenaires subsahariens de Kadhafi (que les envoyées d’Amnesty International n’ont pas vus en trois mois de présence en Cyrénaïque) ont été fréquemment passés à tabac, et pour certains tués, dans les villes tenues par le CNT.

 

  • Les rebelles ont commis eux-mêmes des exactions contre les civils, à Benghazi même (120 morts avancés au début du mois d’Août, dans un affrontement clanique), et de nombreux règlements de comptes ont eu lieu après la prise de villes comme Tripoli, ou Syrte. Peut-on sérieusement penser que le régime du CNT pourra se maintenir autrement que par la terreur ?

 

  • La continuation des bombardements de l’OTAN sur Bani Walid ou Syrte après la chute de Tripoli montrait que l’OTAN était bien venu dans un but d’anéantissement, et que le pouvoir du CNT est très précaire sans le soutien militaire occidental.

 

 

  • De plus, la guerre n’est pas totalement terminée, des éléments de l’armée de l’ancien régime continuant de se battre dans le Sud du pays, voire plus près de la côte, malgré le silence des médias internationaux.

 

  • Les adversaires de l’intervention raisonnent comme si Kadhafi s’était mis à tuer pour la première fois en Février 2011. En réalité, cela faisait depuis 42 ans que son pouvoir s’exerçait par la violence, le bilan meurtrier devra être établi au cours des mois et années à venir, en comptant la guerre du Tchad, le soutien à Amin Dada… On peut se dire que c’est du passé, mais la réalité est que si on s’opposait à l’intervention, et donc qu’on laissait Kadhafi gagner la guerre dès mars, on aurait non seulement été complices des morts de la répression de la Cyrénaïque, mais aussi de tous les morts à venir du régime au cours de la fin de vie de Mouammar Kadhafi, et ensuite de ses fils.

 

  • En plus de cela, ne pas intervenir aurait été un blanc-seing donné aux autres dictateurs du monde arabe pour continuer à réprimer davantage, par exemple en Syrie.

 

  • Parmi les 25 000 - 50 000 morts de la guerre, la grande majorité ne sont probablement pas des victimes de l’OTAN, mais de combats et d’exécutions entre libyens. Il est absurde de mettre ces morts sur le compte des rebelles, sauf pour les exactions commises par certains d’entre eux en dehors de tout commandement. Raisonner ainsi reviendrait à considérer le régime de Kadhafi comme « agressé » et les rebelles comme « agresseurs ». On peut plutôt considérer que Kadhafi agressait son pays depuis quatre décennies, et que la rébellion est une légitime défense. Les dizaines de milliers de morts sont pour l’essentiel imputables à un dictateur s’accrochant à un pouvoir illégitime, alors que son seul départ aurait pu débloquer la situation.

 

  • On peut déplorer les bombardements de Syrte et de Bani Walid, mais ils n’ont pas eu lieu sans ultimata préalables, refusés par les loyalistes. Et il n’y aurait pas eu d’autres alternatives que de laisser le conflit durer entre bastions du CNT et des kadhafistes, augurant une guerre de moyenne intensité sur des années, sans doute pas moins meurtrière qu’un achèvement direct des bastions du « Guide ».

 

 

                Etait-il possible de négocier une issue pacifique, au début comme au cours du conflit?

 

  • Dès le premier mois de l’insurrection, des offres de négociation ont eu lieu, notamment celle proposée par le président vénézuélien Hugo Chavez. Médiation que Kadhafi avait acceptée, pas les rebelles du CNT !

 

  • Plusieurs propositions de négociation ont eu lieu au cours du conflit : il y eut celle de l’Unité Africaine en Avril, acceptée encore par Kadhafi mais pas par les rebelles. Il y eut aussi au mois de Juin une offre d’élections démocratiques faite par la famille Kadhafi, encore rejetée par Benghazi ! Ce qui détruit l’argument « démocratique » des rebelles et de leurs protecteurs de l’OTAN…

 

  • Si le passif criminel de Kadhafi constituait un argument pour rejeter le maintien de celui-ci à un poste politique (qu’il n’avait pas officiellement !), alors cet argument pouvait aussi s’appliquer à nombre de membres du CNT, comme feu Adbul Fatah Younès, ou Moustafa  Abdel Jallil, qui furent également d’éminents membres du régime de Tripoli et de son appareil répressif…

 

 

  • La « médiation Chavez » avait été d’abord acceptée puis refusée par le pouvoir kadhafiste. Quand les blindés du régime fonçaient vers Benghazi au mois de mars, pourquoi Kadhafi aurait-il eu intérêt à négocier ?

 

  • Même si l’on avait souhaité un règlement négocié du conflit, pouvant aboutir à des élections, encore fallait-il intervenir pour empêcher Kadhafi de vaincre la rébellion, car il faut être deux pour négocier….

 

  • Toutes les offres de négociations faites par le camp Kadhafi étaient inacceptables par les rebelles, car elles ne commençaient pas par le départ du pouvoir du Guide et de ses proches. Tant que celui-ci conserverait du pouvoir, il pouvait l’utiliser pour balayer ses opposants et les réprimer à nouveau.

 

  • Même si des élections générales avaient sincèrement donné la majorité à Kadhafi, le passif répressif de celui-ci fait que celui-ci avait plus sa place devant un tribunal que devant les urnes. La démocratie ne se résume pas à la loi de la majorité. Et de toute façon, rien n’empêche des partisans des idées du Guide de se présenter aux scrutins dans une future démocratie libyenne.

 

 

L’issue du conflit

 

            La Libye, futur état islamiste ?

 

  • Le gouvernement du CNT, encore non élu, a proclamé la charia comme future base de la législation libyenne, et l’inscrira dans sa Constitution.

 

  • L’appareil militaire du CNT est dirigé aux plus hauts niveaux, comme à Tripoli, par d’anciens moudjahidin, tels qu'Abdelhakim Belhadj.

 

  • Sous Kadhafi, il n’y avait même pas de constitution ! Ce qui cachait le fait que l’Islam était bien l’un des piliers de la « Révolution Verte », et qu’à défaut d’être constitutionnalisée, la charia inspirait déjà les tribunaux de l’ancienne Libye.

 

  • Même dirigés par des partis islamistes, des pays peuvent conserver des structures démocratiques. Faut-il préférer Kadhafi à Erdogan ?

 

 

             Un état indépendant ?

  • Devant faire face à des coûts de reconstruction très importants, chiffrables en centaines de milliards de dollars, le futur état libyen risque de devoir s’endetter lourdement auprès de créanciers extérieurs.

 

  • Les alliés du CNT, à commencer par la France, ont pris des participations sur le pétrole libyen.

 

  • Les puissances de l’OTAN ou le Qatar ont pris un poids considérable dans la formation même de l’armée libyenne.

 

  • Qui peut dire que sous Kadhafi, le peuple libyen était souverain ? Si un réel jeu démocratique a lieu à l’avenir en Libye, le fait que le pays subisse incontestablement des influences extérieures peut être contrebalancé par une capacité de manifestation plus forte du peuple libyen.

 

  • Lorsque l’on a plusieurs maîtres (France, Qatar, UK, USA…) , c’est qu’on en a pas vraiment… Qui peut dire quel pays écrira les futures lois et fera les gouvernements libyens ?

 

 

            Un Irak ou une Somalie bis ?

  • Des stocks d’armes très importants, hérités de l’ancien régime ou livrés par la France ou le Qatar, vont contribuer à équiper des milices incontrôlées, et plus encore alimenter Al Qaeda au Maghreb islamique, mouvement opérant sur plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

 

  • Contrairement à l’Irak ou la Somalie, l’Etat libyen n’a pas été anéanti. Et les clivages ethniques et religieux sont nettement moins forts qu’en Irak.

 

  • Contrairement à l’Irak et l’Afghanistan, il n’y aura pas de troupes occidentales quadrillant le pays, pas même les quelques dizaines de milliers d’hommes de l’OTAN en Afghanistan.

 

 

Conclusion

 

                Si l’on ne peut pas dire que l’opposition entre ces deux opinions soit mineure (il est question d’une guerre ayant probablement fait des dizaines de milliers de morts), on peut au moins avoir un point d’accord.

 

La France doit sortir de l’OTAN.

 

Et ce soit parce que l’on pense que la France doit cesser de participer à des interventions extérieures, soit parce que l’on pense qu’il peut y avoir des ingérences justes, mais que l’Etat français doit rendre des comptes lui-même de son action, et ne pas agir au sein d’une organisation qu’aucun parlement et aucun peuple ne contrôle, siégeant à Bruxelles, dirigée par un danois et tenue par les USA.

Même si l’on est partisan d’une intervention extérieure, et même si celle-ci se décide dans l’urgence, sans consultation préalable des parlementaires, l’intervention doit rapidement leur être soumise, et des comptes-rendus de l’ensemble des actions, de chaque offensive et chaque bombardement. C’est déjà ce que nous devrions tous exiger vis-à-vis de notre armée, mais qui serait encore plus naturel si nous étions indépendants de l’alliance atlantique.

 

 

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